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La Société-Réseau - Chapitre 9 : La nature de la gratuité

La Société-Réseau - Chapitre 9 : La nature de la gratuité

@dav 18-07-2018 13 min #143782

La première remarque à faire est que la gratuité, c'est comme le Bio : tout devrait être comme ça.

Ce sont les produits toxiques qui devraient être labellisés avec des têtes de mort disant « Ce produit contient des pesticides qui causent le cancer » ou « ce maïs ultra-standardisé a nécessité l'élimination de toutes les autres variétés, et n'est plus qu'un OGM » ou encore (je m'amuse bien) « les produits hyper-transformés n'ont aucune vertu alimentaire ». Franchement, devoir s'assurer qu'un produit est labellisé « bio » pour éviter de s'intoxiquer est une preuve de l'échec du modèle économique.

Pour la gratuité, c'est pareil. Ce qui est gratuit est ce qui est « non-payant », c'est à dire « ce qui n'a pas de valeur pour le système du commerce » par opposition à ce qui semble normal, à savoir le fait de devoir payer pour tout. C'est presque méprisant. L'air, les arbres, l'eau, la vie, les espèces animales, la bonté humaine, la justice, l'éthique sont « gratuits »... comme l'insulte indue qu'est ce caractère attribué à ce qui n'a pas de valeur.

En fait on devrait faire le contraire, que tout soit gratuit (ou bio) par défaut.

9.1 - Rareté, pénurie et abondance

Le système marchand s'est toujours présenté comme la plus-value d'une vie simple et sans argent. Il ne s'est jamais vanté de pouvoir l'assumer, seulement d'y ajouter quelque chose.

L'accès au « progrès » a toujours fasciné les gens, qui ont de par le monde quitté leur mode de vie rural pour se rendre dans les grandes villes, trouver du travail, et le plus souvent se sont retrouvés dans une plus grande grande pauvreté qu'avant, sauf que ça ne s'appelait pas comme ça, et qu'on étais heureux. 1

Pourquoi ne pas planter des arbres fruitiers, installer des bacs à légumes dans les villes, dont s'occuperaient les enfants, de sorte à rendre abondant ce qui est vital ?

Par sa nature de recherche de profits, au moyen de l'exploitation de tout ce qui peut l'être, le capitalisme a réussi l'exploit de faire ressembler la réalité à l'idéal qui le justifie, un monde de rareté et de pénurie. Telle est son émergence.

9.2 - Le déprécié, l'inestimable, et le dû

C'est un remake de « Le bon, la brute et le truand ».

Il y a beaucoup de motifs de gratuité, entre ce qui est déprécié, ce qui n'appartient à personne, ce qui est dû par l'état-providence, ou ce qui est inestimable, tels que les arbres, pour peu que ça signifie quelque chose d'en être le « propriétaire » : ça voudrait dire « en être responsable ». C'est gratuit de devenir responsable.

« Gratuit » est un qualificatif sans aucune valeur pour décrire toutes les choses de l'univers, hormis celles qui sont appropriées, et distribuées uniquement à la condition de la soumission à ce système. Y accéder, c'est avoir de l'argent, et avoir de l'argent, c'est y contribuer... « corps et âme ».

Pour moi les boutiques sont l'horreur absolue, je n'y entre qu'en étant forcé, les gens y sont des robots, les vendeurs sont dangereux, les produits sont de la plus mauvaise qualité possible, et les prix nous accusent d'être de pauvres minables. On s'oblige à faire semblant que tout ça ne nous touche pas pour avoir l'air normal.

Et pour ce système, l'inestimable se confond avec le sans-valeur, tel le statut de l'arbre au milieu de la route. Quand il pratique la nécessaire sécurité sociale qui maintient la paix des peuples à un fil, c'est toujours en rechignant que ça lui paraît trop cher.

9.3 - De l'avarice à la cupidité

L'esprit de la gratuité n'a pas à être relégué à une simple et divine générosité. Là où l'avarice est érigée en qualité humaine, la seule promesse de richesse, conduit à compter les centimes pour en faire des millions, et obstrue la lucidité, la moralité et l'humanité des décisions : il y a une réponse à apporter.

C'est cette même avarice qui fait des champs de culture des lieux interdits aux insectes, et qui motive la création d'OGM pour faire que « plus jamais » il n'y ait un seul fruit inexploitable, comme si c'était extrêmement grave. C'est aussi elle qui zombifie des pays entiers à qui on réclame le remboursement [des intérêts] de dettes contractées de façon antidémocratique (et pour faire des acquisitions inutiles). Mais de quelle sorte de folie se sont pris les hommes ? L'argent a plus de valeur que la vie dont il tire profit.

La nature est forte et généreuse. Elle est toujours excédentaire, abondante, pour peu qu'on lui en laisse la liberté. Elle n'est pas « gratuite », elle est seulement de notre famille, et prodigue ses bienfaits. Pour renouer avec elle, il faut entendre sa voix qui se plaint de nous voir nous éloigner, quand on considère ses bienfaits comme des dus.

Si on s'inspire d'elle, soi-même, on est généreux. Le Système économique devrait être appelé le système « cupidique », parce que la vraie économie, celle pratiquée par la nature, est le fruit de l'abondance, tandis que celle de la cupidité conduit à la misère collective.

9.4 - L'argent c'est le vol

Qu'on ne s'y trompe pas ! L'argent, que vous adorez tant, ne permet rien d'autre que d'autoriser la gratuité. Réciproquement, l'argent (quand on en n'a pas) interdit la gratuité. C'est surtout à ce niveau que s'exerce la violence du système-argent. C'est vrai que c'est con de « donner » quand on peut tout aussi bien « vendre ». Cet argent n'est qu'une sorte de « bon alimentaire » tel que ceux pratiqués à l'époque du communisme-regrettable, qui « autorise » la simple gratuité.

Probablement que sans ce frein naturel aux transactions, tout partirait dans tous les sens, mais objectivement, ce dont procède ce frein à la gratuité relève d'un système complètement similaire à celui des privilèges. Il n'y a pas de justice, il n'y a que l'argent !

Sur cette base, tout le système économique, et ce que ses luttes contre l'injustice ont permit de préserver, c'est de faire que cette « réglementation » ait quand même, pour finalité, d'organiser un minimum la gratuité. Cela constitue, par rapport à son absence, un gain substantiel de niveau d'organisation (c'est certain, quand on part de zéro).

Et c'est cela que nous devons rechercher, un degrés supérieur de complexité, de l'organisation des biens. Ce qu'on veut au fond c'est un motif, une justification pour les activités humaines, qui consistent à véhiculer des produits, autant que générer de la connaissance. Ce dont on a besoin, c'est que la gratuité ne soit pas synonyme d'absence d'organisation, qu'elle soit dirigée, orientée rationnellement.

L'argent ne fait que la moitié du travail, il freine la gratuité mais sans donner de sens à ce qu'il fait. Ce « sens » est confié au bien heureux dicton « la main invisible du marché ». On espère alors que, tout seul, l'addition de cette 'extrême intelligence' qu'est l'argent produise un monde respectable. Ben non, c'est raté ! Pourquoi ? Parce qu'il faut vouloir consciemment ce qu'on veut obtenir, ça ne se fait pas tout seul. Cela ne peut que relever d'une complexité et de paramètres finement ajustables.

Cela relève de la confiance qu'on peut avoir dans le Système, de savoir que ce pourquoi les gens travaillent, au second degrés et aux suivants, reste toujours au bénéfice de tous, et pas que pour soi-même, au premier degrés et à court terme.

L'exemple pour illustrer cela est celui de l'argent sale, quand il a été obtenu par le crime, et qu'il sert ensuite à acheter des biens courants : Est-ce que ceux qui fabriquent ces biens et qui les vendent sont vraiment heureux d'avoir contribué à faire que le crime commis pour acquérir cet argent ait fini par « payer » ? Car la récompense de l'argent sale, c'est toujours et rien d'autre que le travail des gens honnêtes. Et ça, c'est un énorme problème.

L'interdiction de refus de vente est aussi ancrée que la propriété privée ou la liberté de contrat, dans le système-argent. En effet, quoi de plus révolutionnaire que de refuser de vendre, quand c'est pour un usage qui peut être qualifié d'illégitime, ou pour finaliser un crime ?

Le fait est que l'endroit où se joue le commerce est aussi celui de la pire cécité mentale à propos de ce qui rentre et ce qui sort de l'entreprise. L'argent n'a pas d'odeur, pour celui qui n'a pas de morale, ou qui n'a pas le choix.

9.5 - L'organisation de la gratuité

Ce qu'on attend d'un système social c'est qu'il assume les motifs des transactions.

Lorsqu'un achat est commit, ce qui est intéressant n'est pas son prix (ou le fait d'avoir réussi à faire céder un esprit faible), mais l'information de la localisation et de temporisation de cet achat. Cette information est indispensable pour mesurer la demande, et planifier ensuite la distribution. C'est ça la seule information « de valeur » aux yeux de celui qui assume la distribution des biens.

On peut même dire que si cette acquisition était gratuite, c'est à dire sans contrainte de choix, on aurait une vision nettement plus précise des besoins réels. Ceci constitue une information de première importance, car connaître la demande c'est connaître la production utiile.

Évidemment, les besoins se tourneraient vers les produits de meilleure qualité, mais c'est tant mieux ! C'est ce vers quoi on va se diriger, une société d'abondance et de maximisation des richesses. La gratuité, c'est l'abondance !

On veut le contraire d'un monde où des produits inutiles sont fabriqués en surplus, où des demandes sont créées de toutes pièces, alors qu'à l'autre bout du monde des besoins vitaux sont ignorés, et qu'ils pourraient être comblés par ce qui est jeté par les premiers. Connaître la réalité des besoins, c'est avoir une information fiable et sincère de « la demande ».

Je veux redire encore que l'argent, ce n'est qu'un système d'organisation de la gratuité. On donne, fait circuler des objets, et c'est tout ! Tout ce que fait l'argent, c'est de dire si vous avez le droit ou non, de les acquérir. Et ce droit n'est restreint par aucune autre considération que vos moyens, au détriment de toutes autres raisons. C'est le lit de l'injustice.

Vous avez le droit de vider un supermarché et générer des guerres. Vous avez le droit de brûler des forêts et de faire payer l'entrée pour voir ça. Donc franchement, le droit que ça vous donne, n'est pas vraiment un droit, et toute la responsabilité repose sur les épaules de l'acheteur, c'est ça le libéralisme. Si on devait juste confisquer ce droit inutile pour pouvoir nourrir tout le monde, ce ne serait pas une grande perte.

9.6 - La responsabilité

En se croyant acteurs de par les choix de consommation qui sont faits, les gens peuvent vivre dans l'illusion d'avoir une responsabilité. Mais ils se trompent doublement, car la responsabilité et la capacité d'agir sont complètement désynchronisés. La capacité d'agir en fait est nulle, car quel choix reste-t-il quand les commerçants s'entendent sur les prix (ce qui est illégal mais automatique), quand les conglomérats forment des monopoles (ce qui est illégal mais largement contournable), et quand vous êtes de toutes manières « obligés » d'acheter, ce que vous voulez, mais obligatoirement.

Et d'autre part, alors qu'elle n'a aucun contrôle sur la production ou les prix, si ce n'est de faire baisser la qualité, la responsabilité publique est maximale, c'est elle la propriétaire légale des déchets, de la pollution, des guerres des famines... Le système-argent, lui, s'en lave les mains.

Alors comment redevenir responsables collectivement, est certainement une bonne question, cependant il y en a une bien meilleure : Comment rendre le système lui-même responsable ? Comment lui donner l'autorité pour assumer la responsabilité qui est la sienne, c'est à dire le bien des peuples ?

9.7 - Ce qui permet la gratuité

La réponse à cela, contre-intuitive mais opérationnelle et fonctionnelle, c'est la gratuité, ou tout du moins, un système qui assume le rôle qui consiste à fournir à chacun ce dont il a besoin.

L'idée est de concevoir le système en partant des besoins, et d'y répondre. Pour un tel système, on se moque providentiellement de prix des marchandises, ce qui compte ce sont les fonctions qu'elles remplissent.

Dans l'esprit de la gratuité, on donne pour répondre à un besoin. A grande échelle cela signifie qu'on veut que nos produits servent le mieux possible. On prend, mais seulement ce dont on a besoin, car ainsi ce n'est pas un vol (par confiscation à un autre). A grande échelle, c'est au système de répondre aux besoins collectifs, et pour ce faire décide de ce qui est rendu disponible, en veillant informatiquement à ne jamais provoquer de privation.

La nature de la gratuité est possible à émuler de façon logicielle, elle n'a besoin que d'une connaissance rationnelle de tous les besoins pour modéliser des flux de denrées.

Et vous allez dire, « qui produit tout cela ? », « Comment leur travail est-il valorisé ? » parce que vous avez peur du vide. Ce qui fait la fierté dans une société d'abondance, c'est de contribuer au bien de tous. Dans un tel monde, les gens sont heureux de contribuer à ce qui génère par ricochet leur propre bien-être.

9.8 - La psychologie de la gratuité

Par nature, le principe de la gratuité engage les citoyens à être plus responsables, un peu comme ces carrefours dont on a enlevé la signalisation 2. Il préconise de se contenter de peu, sachant la valeur de ce qu'on a. Il rend les gens plus impliqués et solidaires.

C'est intéressant quand même de se dire, par contraste que dans la société de l'argent les gens croient ne rien devoir à personne après avoir commit un achat, estimant que les comptes sont réglés, et s'enfoncent dans la plus sombre des solitudes. On touche là à la psychologie du commerce, qui met en scène des cow-boys qui se croisent dans le grand ouest pour la seule et unique fois de leur vie, et qui partent sans remords.

On se rend compte que le fait de « payer sa dette », de refuser la gratuité, ne consiste qu'à refuser de tisser des liens de redevabilité morale envers les autres citoyens. Pourtant ils ne demandent rien, sur le plan physique, mais sur le plan moral peut-être se demandent-ils s'ils pourront compter sur vous. En tous cas, la réponse à cette question, a toujours culturellement été de l'argent sonnant et trébuchant, l'air de dire « Ne compte pas sur moi, je ne te dois plus rien ».

Dans un monde de gratuité, la confiance envers les étrangers repose sur la compétence du système social à pourvoir à tous les besoins. Et aussi à mettre un visage sur celui à qui on doit ce qu'on a. L'avantage d'un logiciel qui permettrait cela est de pouvoir connaître tous les acteurs d'une chaîne de production, et de mettre un visage sur ceux à qui on se sent redevables.

1 Voir le film : [Éduquer le monde]

2 Les voitures étant désorientées, elles roulaient moins vite et il y a eu beaucoup moins d'accidents (vu sur le net).

Davy Hoyau, auteur du livre " La Société-Réseau"

- networksociety 180318

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