« Bienvenue à Cherán : Ici, il n'y a pas de propriété privée »

11-06-2018 lundi.am 8 min #142323

Alors que la revendication de formes de propriété collective de la terre à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes s'est vu répondre par le déploiement de 2500 policiers (pour le « retour de l'État de droit », qui, selon la préfète de Loire atlantique, « n'a pas de prix »), au Mexique, des communautés menacées par la destruction de leur territoire développent de nouvelles stratégies pour défendre leur autonomie. Cherán est une de ces communautés, située dans l'état du Michoacán particulièrement gangrené par une collusion ouverte entre les autorités locales et les narcotrafiquants.Depuis 2011 elle est un exemple reconnu de reprise en main communautaire des affaires publiques et des biens communaux à une large échelle.

Par Benjamin Fernandez du Centro de Investigaciones y Estudios Superiores en Antropología Social (CIESAS), Ciudad de México.

En entrant dans la ville de Cherán, une pancarte affiche : « Bienvenue à Cherán Keri. Ici il n'y a pas de propriété privée ». Depuis sept ans, cette petite ville du Michoacán se gouverne par assemblées et conseils populaires dédiés à la « reconstitution du territoire », une immense forêt communale - sans partis politiques, sans police et sans violence.

« C'est ici », martèle Doña Elvira Tomas de sa canne. Elle plisse doucement les yeux en replongeant dans ses souvenirs, sans altérer le sourire qui éclaire son visage parcheminé. « C'est ici qu'ils descendaient tout le bois. Cela n'arrêtait pas. C'est là que nous avons décidé d'y mettre fin ».

Dans le quartier du Calvario de Cherán, une ville de 20 000 habitants au centre du Michoacán, Doña Tomas vend des quesadillas au coin de la rue Allende et 18 mars. Au point exact où, le matin du 15 avril 2011, il y a tout juste sept ans, trois femmes ont fait barrage aux camions des talamontes, les trafiquants de bois liés au crime organisé qui pillaient depuis plusieurs années les arbres de la forêt communale. C'est alors toute la ville qui s'est soulevée, mettant en fuite les criminels et leurs complices, la police et le maire.

Durant la dernière décennie, le Michoacán a vu les narcotrafiquants prospérer, avec la complicité des autorités, dans l'extorsion, l'enlèvement, l'assassinat et l'appropriation illégale des ressources naturelles. Une conséquence de l'implacable machine de mort narco-extractiviste née de l'alliance des politiques néolibérales d'exploitation effrénée des terres et des sous-sols, de l'Etat oligarchique et du crime organisé. Depuis 2006, l'on compte 170 000 morts et plus de 50 000 disparus dans tout le pays.

« Nous nous sommes rassemblés dans les fogatas », des feux de camp allumés à chaque intersection de la ville, continue Doña Tomas. « D'abord pour nous protéger ». Les deux-cents fogatas se sont transformées en assemblées politiques de facto. « Comment nous gouverner à présent ? Nous ne savions pas quoi faire », acquiesce Pedro Chávez, qui est membre du conseil de Cherán. « En novembre 2011 nous avons organisé une consultation sur la libre détermination. Les gens ont été clairs : ils ne veulent plus de partis politiques ».

Des fogatas sont nées un conseil de gouvernement (le Keri), huit conseils opérationnels et la « ronda comunitaria », un corps de sécurité de 95 membres dont quinze gardes forestiers choisis par la communauté. Les assemblées, réparties dans quatre arrondissements (barrios), désignent à la majorité huit coordinateurs de quartiers, qui transmettent les résultats des consultations aux douze représentants du conseil de gouvernement, désignés également par les assemblées, et investis d'un mandat révocatoire (comme l'étaient les élus de la commune de Paris).

Les huit conseils opérationnels, composés d'élus selon les principes de parité et proportionnalité, sont chargés de réaliser les projets communaux : la municipalisation de la scierie, des usines de recyclage et de purification d'eau, la création d'une pépinière communale florissante, d'un bassin de récupération des eaux de pluie, une maison de la culture, et même un programme « zéro déchet », l'unique de la région. L'ensemble des décisions sont soumises á l'approbation des assemblées. Cette architecture démocratique directe se substitue à celle des partis politiques, indiscernable de la structure criminelle dans cette région.

Alors que la réforme néolibérale de 1992 a entériné la privatisation des terres collectives héritées de la Révolution, ouvrant la voie aux décrets de « zones économiques spéciales » offertes aux mégaprojets extractivistes, le projet de Cherán s'est concentré sur les potentialités de la propriété collective du territoire. Celle-ci a été la condition d'une reconstruction de la justice sociale, politique, économique et environnementale. « La législation mexicaine favorise le pillage. Notre combat est de maintenir la propriété collective de notre forêt et de nos ressources naturelles » résume Ruben Fabian, l'un des coordinateurs du Conseil d'Honneur et Justice. Sur les 10 000 hectares de forêt dévastés - presque la moitié du territoire communal, près de 4000 ont déjà été replantés.

Cherán a aussi utilisé des armes nouvelles. Le Conseil a porté sa structure de gouvernement devant la Cour suprême :un procès retentissant dit de « controverse institutionnelle », qui a abouti en mai 2014 à la reconnaissance de Cherán comme le premier « gouvernement communal spécial » légitime, et a ratifié son droit de se gouverner selon ses propres « us et coutumes » et le contrôle sur son territoire. « C'est une expérience fondatrice », selon Orlando Aragón Andrade, le jeune avocat qui a accompagné les habitants Cherán devant la justice fédérale.

Le collectif qu'il a fondé est aujourd'hui engagé auprès de plusieurs autres communautés qui demandent à être indépendantes des partis et obtenir la gestion de leur territoire communal - un droit garanti par l'article 169 de la convention de l'Organisation internationale du travail (OIT) sur les droits des peuples autochtones, ratifiée par le Mexique. La législation implique en théorie que toute communauté qui se définit comme indigène peut revendiquer ce droit. « La question stratégique est maintenant de faire que ce droit d'autonomie d''us et coutumes' puisse se transformer en un instrument d'autogouvernement à grande échelle », affirme Orlando.

Pour Gilberto Lopez y Rivas, qui a été conseiller du gouvernement du Nicaragua sur la question de l'autonomie de 1980 à 1990, ainsi que de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) en 1995, Cherán « est le premier acte d'autonomie authentiquement urbain ». Le secret de son succès, estime-t-il, « se trouve dans l'organisation en quatre quartiers. C'est une territorialisation des autonomies ».

Pour l'anthropologue, parmi les expériences autonomes qui ont eu lieu après la rébellion zapatiste de 1994 et la signature des Accords de San Andrés de février 1996, le cas de Cherán est un exemple de succès juridico-politique remarquable pour sa portée pour les municipalités et communautés indigènes du Mexique.

Pourtant, le succès de Cherán ne va pas sans soulever des questions. « Son choix de la voix légale a permis à Cherán de se préserver d'une guerre de contre-insurrection. Mais il y a des vulnérabilités : son rapport avec l'Etat l'épuise », dit Lopez y Rivas.

Si Cherán bénéficie légalement du budget municipal pour réaliser ses projets, les relations avec le gouvernement du Michoacán sont conditionnées par d'incessantes négociations. Faute d'accepter d'intégrer la ronda au « mandat unique » qui devrait voir fusionner les polices, et d'accepter l'installation des urnes lors des prochaines élections, le nouvel hôpital attend toujours ses médecins.

Pedro Chavez rectifie : « Notre processus d'autonomie peut décevoir. Les zapatistes ont opté pour une autonomie totale, nous suivons une autre logique. C'est un système hybride car nous devons faire avec les contraintes réelles. Il s'agit d'une autonomie de territoire, de décisions politiques, d'éducation... Mais pas une pleine indépendance car nous faisons partie de la nation mexicaine. »

Ces derniers mois, de longues discussions ont animé les assemblées au sujet du savoir s'il fallait autoriser la tenue des élections, notamment pour appuyer la candidate indépendante indigène María de Jesús Patricio Martínez, « Marichuy », qui n'a pas pu réuni les signatures nécessaires, ou encore du candidat de centre gauche Andrés Manuel López Obrador.

Mais au terme des débats, le vote a été sans appel, comme le traduit Doña Tomas : « Nous ne voulons plus de partis politiques. Aujourd'hui nous vivons en paix, nous ne reviendrons pas en arrière. » Son sourire se fait empathique : « Pour nous ça a été facile, notre motivation a été de défendre notre foret. Pour vous, en France, ça va être plus difficile. »

lundi.am

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