Brésil : hors-jeu de Lula, hors-jeu démocratique

07-04-2018 15 articles legrandsoir.info 6 min #139817

Jean-Jacques Kourliandsky

Une petite majorité, mais une majorité suffisante du TSF, le Tribunal supérieur fédéral du Brésil (Supremo Tribunal Federal-STF) a décidé, mercredi 4 avril 2018, de rejeter l'appel présenté par les avocats de l'exprésident Lula. Cette décision réduit de façon drastique la perspective d'une candidature Lula aux présidentielles du 7 octobre prochain qu'il avait de grandes chances de gagner. En effet, les sondages le plaçaient nettement en tête des intentions de vote depuis plusieurs mois.

Tout n'est pas encore définitivement joué. Les juristes évoquent diverses options d'appel en dépit de l'appel rejeté par le Tribunal régional fédéral n°4 (TRF4) de Porto Alegre le 27 mars dernier. Un recours devant le Tribunal supérieur de justice concernant l'éventuel non-respect de la procédure, voire une nouvelle saisine du TSF s'appuyant sur la violation de certains éléments de la Constitution par le juge. Toutefois, ces experts reconnaissent que ces appels ne sont pas suspensifs. Dès lors, le juge de première instance Sergio Moro, pourra dès réception de la décision prise par le TSF le 4 avril, décider de faire appliquer la sentence ayant condamné en appel l'ex-président Lula à 12 ans d'emprisonnement.

Le TSF, in fine, a pris une décision cohérente avec celles des tribunaux ayant eu à se prononcer. Tous ont validé une condamnation pour corruption, reposant sur la délation d'un condamné cherchant à bénéficier d'un aménagement de sa peine, et sur l'intime conviction de culpabilité du juge de première instance, finalement avalisée par ses collègues. La messe était dès le départ chantée sur un mode laissant peu d'échappatoires au mis en examen.

La procédure suivie a jonglé avec les règles de droit dès le début de l'enquête. Cela s'est illustré par la descente de police au domicile de Lula, à 6h du matin, pour se voir signifier une mise en examen dont il n'avait pas été au préalable informé par la justice. Également par les écoutes téléphoniques de la présidente Dilma Rousseff, sans autorisation judiciaire correspondante, ainsi que par les informations tirées du dossier du juge communiquées au grand groupe média, « Globo ».

La procédure a fait l'objet d'un accompagnement « culturel » par les grands canaux d'information. Plus récemment, Netflix a fabriqué un feuilleton sur les scandales financiers, attribuant à l'acteur interprétant Lula des propos scandaleux tenus par d'autres. Diverses églises évangélistes ont relayé la mise à l'index de Lula. Les petites mains ayant animé les grandes manifestations de 2013 contre l'augmentation du prix des transports, via les réseaux sociaux, appellent aujourd'hui à manifester pour envoyer Lula en prison. Enfin, le général en chef de l'armée de terre a donné de la voix pour dénoncer une éventuelle mansuétude du TSF à l'égard de l'ex-président.

Les jeux étaient faits. Les jeux sont faits. Les cartes étaient distribuées de telle sorte qu'il ne pouvait en être qu'ainsi. Le final, ou quasi final du drame, était quelque part inscrit dans le premier pas de clerc démocratique commis en 2016 par le parlement avec la destitution inconstitutionnelle de la présidente Dilma Rousseff. Les choses sont depuis allées de mal en pis, si l'on veut considérer comme un bien, le nécessaire respect rigoureux des règles démocratiques dans un pays ayant vécu plus de 20 ans de dictature militaire[1].

Derrière ces évènements politiques, un enjeu économique et social était présent. La crise ayant affecté le Brésil à partir de 2013 appelait deux sortes de réponse. L'une de nature économique devait s'efforcer de trouver la voie d'un retour à la croissance. L'autre sociale devait, dans l'attente, procéder à une juste répartition des efforts à consentir pour amortir les effets de la récession. La destitution de la présidente Dilma Rousseff avait pour objectif premier d'écarter toute option de partage social des sacrifices.

Au prix d'un coup d'Etat parlementaire, les nouveaux dirigeants du pays ont pu mettre en œuvre une politique d'austérité, rabotant les acquis sociaux et l'investissement public, cédant au capital étranger les pans les plus prometteurs de l'économie nationale. Les conséquences de cette politique ont été nombreuses : 2 à 3 millions de personnes sont repassées sous le seuil de pauvreté et la délinquance a brutalement progressé. L'Etat a répondu par le biais de son armée, un jour à Brasilia, et l'autre à Rio, avec les résultats que l'on a pu constater, ceux de pompiers incendiaires.

Restait, pour éviter tout risque de retour en arrière, à éliminer Lula. L'ex-président garde une popularité très forte dans les milieux modestes. Pour la première fois dans l'histoire du Brésil, de 2003 à 2016, la pauvreté a massivement reculé. Les jeunes noirs et les plus pauvres en général ont eu accès à l'électricité pour tous, au logement et à l'université. La mémoire de ces avancées est encore très fraîche. Lula, porté par les retombées de ses réalisations sociales, a fait campagne dans tout le Brésil depuis un an. Il est en ce moment en tête des intentions de vote, autour de 35%. En dépit des campagnes de presse, des réseaux sociaux hostiles, et des tentatives violentes d'intimidation comme il y a quelques jours, lorsque son autobus a été visé par des tireurs non-identifiés.

Dans ce scénario qui se veut sobre et sans effusion de sang, il revenait donc à la justice de donner le coup de pied de l'âne. C'est aujourd'hui chose à peu près faite. Reste à savoir au lendemain de ces dérives démocratiques, judiciaires et morales ce qui va rester du Brésil refondé en 1988 sur les cendres d'une dictature. Toutes choses rappelant la fable du grand écrivain brésilien Machado de Assis, « O Alienista ». La Cité modelée par un apprenti sorcier se retrouve après bien des vicissitudes aux mains d'un irresponsable. Il se trouve aujourd'hui, si Lula venait à être définitivement écarté, un Aliéniste en bonne place pour le scrutin du 7 octobre. Il se nomme Jairo Bolsonaro. C'est un ancien militaire de la dictature, fier de son passé, proche des évangélistes, défenseur des valeurs traditionnelles et de la tolérance zéro à l'égard du crime. Il était avant la décision du TSF favorable à la mise sur la touche de l'ex-président Lula à plus de 20% des intentions de vote.

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

[1] De 1964 à 1988

Tribune/IRIS 6 avril 2018

 iris-france.org

 legrandsoir.info

 Commenter

Articles associés plus récents en premier
22-04-2018 legrandsoir.info #140443

Brésil : les conditions de détention de Lula !

Christian RODRIGUEZ

Comme l'a dit Tarso Genro, l'ex-ministre de la justice brésilienne, les conditions de détention de Lula sont lamentables. Non seulement sa sécurité n'est pas assurée car dans les locaux de la police fédérale, il circule beaucoup de contractuels et il est impossible de tout contrôler mais aussi les locaux ne sont pas adaptés à la détention et il ne peut même pas sortir faire la promenade.

18-04-2018 medelu.org 15 min #140305

Lula pour les débutants

« Le Brésil n'est pas pour les débutants », a pu dire Tom Jobim [1] avec son impitoyable poésie. Comprendre le fonctionnement du pays exige en effet une immense capacité d'imagination sociologique. Le Brésil d'aujourd'hui conserve ses repères historiques, la sociogénèse d'un passé réanimé jour après jour par l'abus de pouvoir de ses élites, par la persistance de ses structures esclavagistes et par un mépris systématique de la démocratie et des droits de presque tous ses habitants, transformés en étrangers dans une nation sans patrie.

12-04-2018 bastamag.net 9 min #140066

Lula, le champion de la gauche brésilienne, en prison, quelle alternative pour l'élection présidentielle à venir ?

L'ancien président du Brésil, Lula, favori des sondages, a été incarcéré le 7 avril. Il doit purger une peine de 12 ans de prison pour des accusations de corruption passive et de blanchiment d'argent. Un jugement très controversé pour son absence de preuves matérielles. Mais l'enjeu est politique : emprisonner l'ancien ouvrier métallo, c'est l'empêcher de se représenter à la présidentielle d'octobre, ouvrant la voie aux candidats de droite et d'extrême-droite.

12-04-2018 mondialisation.ca 10 min #140013

Le coup d'État brésilien et les Argentins.

Au Brésil, on vient d'assister à la faillite du processus de démocratisation de l'Amérique du Sud, commencé avec l'arrivée au pouvoir de Raúl Alfonsín à la présidence argentine en 1983. Et il faut rappeler que la démocratie a été rétablie après un processus de coups d'État et de dictatures qui a débuté justement, au Brésil en 1964 avec le coup d'État militaire contre Joao Goulart.

10-04-2018 tlaxcala-int.org 15 min #139940

Brésil: l'incarcération de Lula réactive le coup d'État « made in Usa » de 2016

 Achille Lollo

Après un procès soldé par une condamnation à 12 ans d'emprisonnement de l'ancien président Inácio Lula da Silva, dans lequel les preuves et les témoins de la défense ont été rejetés par les juges du TRF-4 [Tribunal régional fédéral] (1). Après l'enterrement de deux articles de la Constitution par la présidente du Tribunal suprême fédéral (STF) , Carmén Lúcia.

10-04-2018 francais.rt.com 16 min #139938

Lula en prison : de Mélenchon à Morales, la gauche dénonce un «coup d'Etat judiciaire»

© Stringer Source: Reuters

Incarcéré depuis le 7 avril, Lula da Silva, l'ancien président brésilien a été condamné à 12 ans de prison pour corruption. Il ne cesse de clamer son innocence et a reçu le soutien inconditionnel de nombreux leaders de la gauche à travers le monde.

Lula da Silva, ancien président du Brésil, s'est rendu dans la nuit du 7 au 8 avril aux autorités de son pays et a été emprisonné.

09-04-2018 2 articles legrandsoir.info 4 min #139875

Déclaration de Lula samedi 7 avril 2018 à l'occasion de la messe célébrée en hommage à sa défunte épouse. (Granma)

Digital Editor

Il sera transféré par hélicoptère à Curitiba pour éviter les manifestations. Une cellule d'environ 15 mètres carrés l'y attend, avec une salle de bain privée et le droit à deux heures d'air frais par jour.

"Je vais obéir à leur commandement." C'est ainsi que Luis Inácio Lula Da Silva a confirmé ce matin qu'il se conformera à l'ordre de son emprisonnement, mais il a précisé que "personne aujourd'hui ne dormira avec la conscience aussi tranquille que la mienne".

08-04-2018 investigaction.net 3 min #139870

Pour le peuple brésilien « Lula vale a Luta »

08 Avr 2018

Article de :  Alex Anfruns

Après deux journées d'une mobilisation intense au syndicat de métallurgie de São Bernardo do Campo, où il s'était retranché, l'ex-président du Brésil Lula Da Silva a enfin été arrêté et emprisonné.

Mercredi 4 avril, la Cour Suprême Fédérale avait refusé la demande d'habeas corpus réalisée par sa défense.

08-04-2018 brasil247.com 4 min #139868

Trancado numa solitária, Lula quer ler cartas de amigos. Saiba como mandar

Trancado numa solitária, Lula quer ler cartas de amigos. Saiba como mandar

"O juiz Sérgio Moro, os procuradores da Operação Lava-Jato e os policiais federais de Curitiba pensaram que seriam os carcereiros de Lula, mas na verdade vão ser os carteiros do povo brasileiro para o maior símbolo da luta popular que já existiu no Brasil. Cartas para o Lula podem ser enviadas ao seguinte endereço: Superintendência Policia Federal, Para Luiz Inácio Lula da Silva, R.

08-04-2018 legrandsoir.info 3 min #139861

Lula et le « crime » de la gauche

Gabriela Avila Gomez

Le « crime » de Lula, c'est d'être de gauche, dans un contexte où les forces de la droite internationale imposent leur hégémonie déstabilisatrice dans la région.

Son « crime », c'est d'avoir aidé à fonder, il y a 38 ans, le Parti des travailleurs (PT), une plateforme qui a donné la parole aux mouvements syndicaux et qui se bat pour leurs droits.

08-04-2018 histoireetsociete.wordpress.com 23 min #139852

Brésil urgent: la démocratie assassinée - chronique d'un coup d'etat.


voici un texte à diffuser largement en provenance du Brésil. Je me souviens la première fois que j'ai entendu Lula, c'était dans les Chipas dans une rencontre organisée par le commandant Marcos à laquelle m'avait envoyée le PCF. C'était le début d'une longue aventure, celle de la révolte d'un Continent. Lula allié avec Chavez y a joué un grand rôle et c'est celui que les Etats-Unis et les alliés occidentaux ne pardonnent pas à cet ouvrier qui a accédé aux fonctions suprêmes.Macron si rapide à condamner le Vénézuela sous des prétextes « démocratiques » laisse faire ce deni de démocratie.
08-04-2018 histoireetsociete.wordpress.com 3 min #139851

Lula en vidéo: « Je n'ai pas peur de ce qui va arriver »

Ce très beau mesqsage de Lula qui résonne dans nos coeurs dans ces momements de lutte (note et traduction de danielle Bleitrach pour histoire et société)

« Ceux qui nous persécutent peuvent faire ce qu'ils veulent avec moi, mais ils ne pourront jamais emprisonner nos rêves », dit Lula, dans une vidéo publiée par PT après le discours de l'ancien président à São Bernardo do Campo (SP), avant de se rendre à la justice.

08-04-2018 nytimes.com 2 min #139837

Ex-President 'Lula' of Brazil Surrenders to Serve 12-Year Jail Term

Luiz Inácio Lula da Silva, the former president of Brazil, greeted supporters in front of the Metal Workers Union headquarters on Saturday in São Bernardo do Campo, Brazil. Credit Lalo de Almeida for The New York Times

SÃO PAULO, Brazil After vowing for months that a conviction on corruption charges would not stand in the way of his bid for a third term as Brazil's leader, former President Luiz Inácio Lula da Silva surrendered to the police on Saturday evening to begin serving a 12-year sentence.

08-04-2018 theglobeandmail.com 8 min #139836

As former Brazilian president Lula heads to jail, those he championed mourn the end of an era

Brazilian ex-president (2003-2011) Luiz Inacio Lula da Silva is carried by supporters after attending a Catholic Mass in memory of his late wife Marisa Leticia, at the metalworkers' union building in Sao Bernardo do Campo, in metropolitan Sao Paulo, Brazil, on April 7, 2018.

MIGUEL SCHINCARIOL/Getty Images

Former Brazilian president Luiz Inácio Lula da Silva handed himself over to federal police on Saturday evening at the Sao Paulo headquarters of the metalworkers' union with which he began his career in public life.

 Se réfère à : 1 article

 Référencé par : 2 articles