Pour la paix et l'audace dans les urnes colombiennes

11-03-2018 tlaxcala-int.org 10 min #138790

 Maria Baresch

On doit malheureusement constater qu'en Colombie on ne se défait pas de la mécanique de la violence comme on se débarrasse d'une bonne grippe. Au moment même où l'on repousse une guerre de plus de soixante ans par des accords de paix, on réemprunte son langage et ses procédés perfides sur le théâtre électoral.

Au-delà des invectives habituelles des débats colombiens en période électorale, des stratégies de calomnie de la droite dure ou des instigations coutumières contre le « communisme », visant à détourner des questions de fond, qu'elles soient d'ordre économique ou social, l'attentat contre Gustavo Petro, ancien maire de Bogotá et pré candidat de la coalition de gauche La decencia, ravive les blessures de l'histoire politique colombienne.

Attentat contre le candidat à la présidence colombienne Gustavo Petro

Alors que le candidat se rendait à Cúcuta, au nord-est du pays, pour y tenir un rassemblement ce vendredi 2 mars, il a reçu plusieurs chocs violents sur la vitre gauche de sa voiture.  Les images ainsi que les nombreuses déclarations laissaient initialement penser qu'il s'agissait d'impacts de balles, chose par la suite démentie par ledit candidat, bien que la vidéo publiée sur son compte twitter indique qu'il y a bien eu des coups de feu lors du passage de sa voiture.(1) La veille, déjà, le maire de Cúcuta avait tenté d'empêcher le rassemblement en prohibant l'installation de la scène et du son sur la principale place de la ville, usant d'un décret qui contourne la loi et la Constitution Colombienne, tentant ainsi de censurer un acte démocratique. Alors que le doute plane encore sur les circonstances de l'événement et ses auteurs, il conviendrait tout de même de souligner - comme l'a aussi rappelé le candidat attaqué - que la campagne du maire de Cúcuta en 2015 a été soutenue par l'ancien maire de la ville en question, Cesar Rojas Avila, actuellement en prison pour ses délits associés au paramilitarisme et que les prises de position de Petro contre la mafia colombienne en politique auraient pu déranger ; d'autant plus que, deux semaines auparavant, Germán Vargas Lleras, l'un des candidats de la droite colombienne, avait lui, sans entraves, organisé un rassemblement avec l'appui de ces mêmes autorités. (2)

Cette ambiance électorale échauffée - où les langues belliqueuses se délient - s'était déjà manifestée lors des nombreux incidents survenus au mois de février, dès le début de la campagne du nouveau parti FARC (Force Alternative Révolutionnaire du Commun) créé après la démobilisation des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie suite à la signature des accords de paix avec le gouvernement. Les insultes, les haines exacerbées ainsi que les tentatives d'agression contre Rodrigo Londoño, ancien chef de la guérilla, aujourd'hui candidat à la présidentielle, et Iván Marquez, candidat de FARC pour le Sénat, ont poussé le mouvement à provisoirement suspendre sa campagne, estimant que les conditions de sécurité nécessaires n'étaient pas réunies. Ces faits, témoignent de la difficulté de réincorporation des anciens combattants, fomentée par la droite extrême d'Uribe, Président de 2002 à 2010. Cette méfiance et intolérance envers les insurgés démobilisés est le résultat - entre autres - d'une violente stratégie militaire et d'années de stigmatisation, propre à la politique « anti-terroriste » de la période « uribiste ».
Le nombre de guérilleros démobilisés assassinés depuis la signature des accords de paix en novembre 2016, est bien la preuve que les « ennemis de la paix »(3) se maintiennent.

Dans ce même sens, on ne saurait passer sous silence les très nombreux dirigeants sociaux et activistes assassinés. Même si un consensus sur le nombre exact est impossible, tous les chiffres fournis sont terrifiants. Que l'on prenne celui de 25 leaders et défenseurs assassinés depuis le début de l'année 2018 (4), ou celui de 106 (un tous les trois jours) rien que pour l'année 2017 fourni par selon l'ONG Somos Defensores -(5), ou encore les 282 entre janvier 2016 et février 2017 - selon la Defensoria del pueblo, le médiateur du peuple de l'État colombien, - (6), ils s'imposent tous comme un délire arithmétique, un hurlement les dents serrées.

Assassinats de leaders sociaux en janvier 2018
27 leaders et défenseurs assassinés en janvier 2018: 3 femmes, 24 hommes, 4 indígènes, 15 paysans, 3 afrodescendants

Cette brutalité visant à assommer le mouvement social colombien, à assassiner même la pensée, n'est fâcheusement pas nouvelle et a souvent poursuivi de son pas lourd la vie politique colombienne. L'attentat contre Petro, ainsi que l'alarmant nombre de dirigeants sociaux ou d'anciens guérilleros des FARC assassinés, font écho aux vieux démons de l'une des campagnes les plus sanglantes qu'a connu le pays en vue des élections présidentielles de 1990, où 4 candidats furent froidement assassinés : Luis Carlos Galán, du Parti libéral et trois candidats de la gauche, Jaime Pardo Leal et Bernardo Jaramillo - son successeur - pour l'Union Patriotique ainsi que Carlos Pizarro pour l'Alliance Démocratique M-19. C'est aussi le début de ce qui sera le génocide de l'Union Patriotique et de cette période meurtrière de l'histoire colombienne, où la vie s'est enfuit et les rêves d'une société plus juste se sont cognés au mur.

Jaime Pardo Leal, Bernardo Jaramillo, Carlos Pizarro et Luis Carlos Galán

Le paramilitarisme, en effet, jouit d'une longue et cruelle histoire en Colombie. C'est l'arme habituelle de l'extrême droite colombienne contre les insurgés mais aussi une réponse systématique de déstabilisation lors des différents processus de paix - chacun posant évidemment la question des privilèges de la guerre. Bien que le gouvernement affirme aujourd'hui le démantèlement des groupes paramilitaires et assimile ces assassinats à des « cas isolés » (7), il est bien probable que nous soyons face aux mêmes auteurs intellectuels - du moins à leurs héritiers -, dont l'objectif principal est l'immobilisme populaire - par la stratégie de la terreur - ainsi que la désarticulation du lien social des communautés paysannes, responsable dans les campagnes de massifs déplacements de populations. De tous temps, la pensée critique et vigoureuse s'est construite en menace à la pensée docile et servile. La peur et la violence sont des instruments - malheureusement bien intériorisés en Colombie - pour paralyser tout désir et volonté de changement.

Malgré l'évidence de l'air lourd et fétide qui accompagne ces élections colombiennes, la quiétude médiatique est stridente. L'attentat contre Petro ne semble pas avoir été pris très au sérieux par les autorités, l'investigation peinant encore à démarrer. En France - à l'instar de son désengagement d'autres situations inquiétantes d'Amérique latine - le Venezuela est le seul pays qui semble susciter de l'intérêt. Imaginons un instant qu'un attentat ait été commis contre Leopoldo López - le fervent opposant vénézuélien -, un autre son de cloche nous eut été servi sur les postes de radio et de télévision au café du matin.

Tout semble encore indiquer que la guerre est un grand cadavre que l'on traine derrière nous, l'air en reste longtemps embaumé. Dans ce sens la paix est un travail, il paraitrait donc nécessaire de faire de ce travail un combat de société. C'est une paix qui accepte les différences politiques et non pas une prétendue unanimité des idées que nous devons exiger. La démobilisation des FARC n'est pas la fin des idéologies, au contraire, elle doit s'accompagner d'une intégration des divergences, des revendications des communautés paysannes, indigènes ou encore afro-colombiennes, dans la tolérance et le respect de la vie.

A la lumière des très prochaines élections - législatives ce 11 mars et présidentielle le 27 mai -, le combat, dans les urnes, devrait donc d'abord porter sur une véritable rupture politique qui permette ensuite de construire les conditions sociales - déjà invoquées dans les accords de paix - essentielles pour ne pas continuer à multiplier les horreurs du passé.

Des différents candidats et pré candidats de la droite : Germán Vargas Lleras, Iván Duque - poulain d'Uribe -, Marta L. Ramirez ou encore Alejandro Ordoñez, aucune nouveauté. Plus à gauche, entre Sergio Fajardo, Piedad Córdoba, Rodrigo Londoño et Gustavo Petro, il semblerait que ce dernier soit celui qui suscite le plus d'enthousiasme.

Entretemps, Rodrigo Londoño (Timochenko), candidat de la FARC, a annoncé qu'il se retirait de la course à la présidence

L'alternative proposée par la candidature de « Colombiana Humana » se positionne en tête des sondages et réussit à cristalliser une mobilisation populaire ainsi qu'à charrier les réelles forces de la paix avec justice sociale. La coalition avec le Parti Communiste Colombien, le Mouvement Alternatif Indigène et Social ou encore l'Alliance sociale indépendante lui permet de s'assurer un appui plus large. Les places que Petro remplit dans des villes telles que Bucaramanga, Bogotá ou Barranquilla, le feu qu'il ranime auprès d'une jeunesse désabusée et d'une partie même de la classe moyenne semblerait aller dans le sens de cette nouvelle génération s'étant largement positionnée en faveur de la paix et voulant construire une société nouvelle, loin des combinaisons politiques corrompues et désuètes.

Quand bien même cette rupture politique, sociale et générationnelle tant espérée soit encore un peu dans le brouillard, les résultats de dimanche viendront peut-être dissiper un peu la brume et confirmer la potentialité pour une force de gauche de peser dans le paysage politique colombien. Si cet élan venait à se consolider, et considérant le climat électoral que nous connaissons, ce ne serait évidemment pas sans susciter la haine de la droite dure, habituée à gouverner le pays d'une main de fer et peu encline à céder sur ses privilèges. Il faudra sûrement s'attendre à ce qu'elle continue à meugler à la « dictature castro-chaviste » et à instiguer la peur en prônant une catastrophe économique à la vénézuélienne.

Un spectre hante les médias colombiens : celui du « castro-chavisme »

En attendant cette véritable rupture, la concrétisation de l'esprit des accords de paix, nous pouvons prouver par l'un des premiers leviers offerts - les urnes - que nous ne laisserons pas notre vote être déterminé par la peur, que la violence nous ne l'avons pas chevillée au corps, qu'elle n'a pas alourdi notre paupière. Nous pouvons encore démontrer que nous n'avons pas chassé la guerre par la porte pour qu'elle nous revienne par la fenêtre.

Notes

(1) " Quién podría estar detrás de los actos violentos contra Gustavo Petro en Cúcuta? "

(2)  "Lo que revela la visita de Vargas Lleras a Cúcuta "

(3) On dit des paramilitaires qu'ils sont le « bras droit des ennemis de la paix ».

(4)  Asesinan a líder social en Orito, Putumayo

(5) Rapport du 1er mars 2018, " Piedra en el Zapato " de l'ONG Somos defensores

Courtesy of  Tlaxcala/La Pluma
Source:  goo.gl
Publication date of original article: 08/03/2018

 tlaxcala-int.org

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newsnet 18/03/11 10:48
De tous temps, la pensée critique et vigoureuse s'est construite en menace à la pensée docile et servile.