Usa : Qui est Oprah Winfrey, le nouvel espoir du Parti démocrate ?

11-01-2018 entelekheia.fr 15 min #136883

Mise à part sa description de la personnalité de la nouvelle égérie du Parti démocrate et possible candidate à l'élection présidentielle de 2020, cet article présente un intérêt majeur, celui d'exposer clairement les bases culturelles du néolibéralisme économique, celles-là mêmes qui, en ce moment, formatent toute une génération en Occident.

Milliardaire, femme, progressiste, noire, féministe, animatrice de talk-show autodidacte et partie de rien, Oprah Winfrey incarne à la fois la gauche libérale version Hollywood et le « self-made man » cher au mythe libéral, le « winner » qui surmonte tous les obstacles et parvient à une réussite éclatante à force de passion, de travail et de talent. Et selon elle, chacun d'entre nous peut suivre son exemple et aboutir au même résultat. Pour ceux qui n'y arrivent pas, une seule recette : essayer encore.

Note de la traduction : Dans l'article qui suit, l'expression « rêve américain » a été traduite par « rêve capitaliste », puisque sans être Américains, nous baignons dans exactement le même contexte culturel.

Par Nicole Aschoff
Paru sur le  Guardian sous le titre Oprah Winfrey: one of the world's best neoliberal capitalist thinkers

Oprah est séduisante parce que sa perspective cache le rôle des structures politiques, économiques et sociales dans nos vies. Elle rend apparemment le rêve capitaliste accessible à tous. C'est l'une des meilleures VRP du néolibéralisme. §#e5e4e4
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L'un des mythes d'Oprah Winfrey est répété encore et encore : Quand Oprah avait dix-sept ans, elle a gagné le concours de Miss Prévention des incendies à Nashville, dans le Tennessee. Jusqu'à cette année, toutes les gagnantes avaient eu une crinière rousse, mais Oprah a changé la donne.

Le concours a été le première d'une liste de réussites pour Oprah. Elle a gagné de nombreux Emmys, a été nominée à un oscar, apparaît sur des listes comme celle des 100 personnalités les plus influentes du monde de Time. En 2013, elle a reçu la médaille présidentielle de la Liberté des mains de Barack Obama. Elle a fondé le Club du livre d'Oprah, qui est souvent cité en exemple pour avoir ravivé l'intérêt des Américains pour la lecture. Sa générosité et son esprit philanthropique sont légendaires.

Oprah a des légions de fans dévoués jusqu'à l'obsession qui lui écrivent des lettres et la suivent jusque dans les toilettes publiques. Oprah se délecte de leur dévotion : « Je sais que les gens m'aiment vraiment, vraiment, vraiment ». Et elle les aime en retour. Cela fait partie de sa « mission ». Elle croit avoir été mise sur cette Terre pour élever spirituellement les gens, pour les aider à « vivre la meilleure des vies possibles ». Elle les encourage à s'aimer, à croire en eux-mêmes et à suivre leurs rêves.

Oprah est l'une de ces nouveaux gourous de développement personnel de l'élite qui, pour régler les problèmes de la société, présentent des solutions pratiques parfaitement adaptées à la logique des structures de production et de consommation du marché. Elle fait la promotion de solutions adaptées au paradigme du pouvoir des corporations privées, de la technologie, de la guerre des sexes, de la dégradation de l'environnement, de l'aliénation moderne et des inégalités.

La popularité d'Oprah vient en partie de ses messages d'empathie, de soutien et d'amour dans une société de plus en plus stressante et aliénante. Trois décennies de restructurations de compagnies par l'élimination d'emplois (à travers les taux de démissions, les nouvelles technologies et les délocalisations) et le démantèlement des syndicats et des structures sociales ont laissé les travailleurs dans une situation de grande précarité.

Aujourd'hui, les nouveaux jobs des ouvriers sont principalement des emplois de service mal payés, et les petits bénéfices qui accompagnaient les emplois de bureau de la classe moyenne ont disparu. Le travail sous conditions, la flexibilité et le court terme sont devenus la norme, permettant aux compagnies d'augmenter leurs exigences envers tous les travailleurs, sauf ceux des postes de direction. Parallèlement, les coûts de l'éducation, du logement et de la santé ont augmenté, compliquant la vie quotidienne des individus et des ménages, sans même parler de leurs perspectives d'avenir.

Dans ce climat de stress et d'incertitude, Oprah nous raconte l'histoire de sa vie pour nous aider à comprendre nos sentiments, à faire front aux difficultés et à améliorer nos vies. Elle propose son parcours personnel et sa métamorphose de petite fille pauvre du Mississippi rural en prophète milliardaire comme modèle pour surmonter l'adversité et vivre une « vie douce ».

Le conte biographique d'Oprah a été publiquement ressassé, critiqué et observé depuis plus de trente ans. Elle a utilisé son intelligence précoce et son sens de la répartie pour transcender la douleur des abus et de la pauvreté en créant un empire. Dès l'âge de dix-neuf ans, elle passait à la télévision, où elle a réussi à décrocher sa propre émission en l'espace de dix ans.

Le mouvement féministe des années 70 a ouvert la porte de la sphère domestique privée et l'émission y est entrée une décennie plus tard. Elle représentait un nouvel espace public de discussion des problèmes personnels qui affectaient les Américains, notamment les femmes. Oprah abordait des sujets (le divorce, la dépression, l'alcoolisme, les maltraitances d'enfants, l'adultère, l'inceste) qui n'avaient jamais été débattus avec autant de franchise et d'empathie à lé télévision.

L'évolution de l'émission sur des décennies fait écho à l'évolution de la vie d'Oprah. Dans ses première années, l'émission suivait un schéma de « guérison » où les invités et les spectateurs étaient encouragés à surmonter leurs problèmes à travers une construction de l'estime de soi et l'apprentissage de l'amour envers soi-même.

Mais, alors que d'autres émissions du même style apparaissaient et que les critiques envers le « trash talk » se généralisaient au début des années 90, Oprah a changé le format de l'émission. En 1994, elle a déclaré en avoir fini avec la victimisation et la négativité : « Il est temps de passer de « Nous sommes dysfonctionnels » à « Comme y remédier ? ». Oprah a argué de son évolution personnelle pour expliquer sa décision : « Les gens doivent grandir et changer » ou « ils vont se flétrir » et « leurs âmes vont s'étioler ».

Dans une émission du présentateur Larry King, Oprah a expliqué ses inquiétudes à propos du message de son émission, et qu'elle avait décidé de s'embarquer dans une nouvelle mission « d'élévation des gens ». Les thèmes de la spiritualité et du développement personnel remplaçaient les thèmes des pathologies individuelles. Pour Oprah, la transformation a été totale. « Aujourd'hui, j'essaie de bien faire et d'être bien avec tous ceux que je rencontre ou que j'atteins. Je veux être sûre d'utiliser ma propre vie dans le sens de la bonne volonté. Oui, cela m'a apporté une grande richesse. Plus important, cela m'a fortifiée spirituellement et émotionnellement ».

Un série de gourous de développement personnel se sont succédés sur le plateau d'Oprah au fil de la dernière décennie et demie, tous avec le même message. Vous avez des choix à opérer dans la vie. Les conditions extérieures ne déterminent pas votre vie, c'est vous qui le faites. Tout en est vous, dans votre tête, dans vos souhaits et vos désirs. Les pensées sont le destin, donc avoir des pensées positives amènera des choses positives.

Quand des choses mauvaises nous arrivent, c'est parce que nous les attirons avec des pensées et des comportements malsains. « Ne vous plaignez pas de ce que vous n'avez pas. Utilisez ce que vous avez. Faire moins que votre maximum est un péché. Chacun d'entre nous peut accéder à la grandeur parce que la grandeur est déterminée par le service - envers vous-même et les autres ». Si nous écoutons ce « murmure » tranquille et que nous réglons correctement notre « GPS interne, moral et émotionnel », nous pouvons aussi apprendre les secrets du succès.

Note : Pour comprendre comment nous en sommes arrivés à un nombrilisme pareil dans la société occidentale et à aduler des prêtres/prêtresses du « tout à l'ego » comme Oprah, voir  Le Siècle du moi, un documentaire hautement éclairant d'Adam Curtis pour la BBC. §#e5e4e4
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Janice Peck, dans son travail de professeur de journalisme et de communication, a étudié Oprah pendant des années. Selon elle, pour comprendre le phénomène Oprah, il faut retourner aux idées du 'Gilded Age' ('Âge plaqué or', grosso modo 1865-1914). Peck voit des parallèles évidents entre le mouvement de « pensée saine » du Gilded Age et l'entreprise évolutive d'Oprah dans le Nouvel âge plaqué or, l'ère du néolibéralisme. Pour elle, l'entreprise d'Oprah renforce l'obsession néolibérale de l'ego : « L'entreprise d'Oprah est un ensemble de pratiques idéologiques qui légitiment un monde d'inégalités croissantes et de diminution des possibilités, en encourageant et en incarnant une configuration de l'ego compatible avec ce monde. »

Rien n'incarne mieux cet ensemble de pratiques idéologiques qu'O Magazine [le mensuel d'Oprah Winfrey, NdT], dont le but est « d'aider les femmes à voir chaque expérience et défi comme une opportunité de grandir et de découvrir le meilleur d'elles-mêmes », de convaincre les femmes que le vrai but de la vie est de devenir de plus en plus soi-même. O Magazine identifie implicitement, et parfois explicitement, toute une série de problèmes issus du capitalisme néolibéral et suggère des méthodes pour que les lectrices s'y adaptent, de façon à les minimiser ou à les surmonter.

Est-ce que vos soixante heures par semaine à votre bureau provoquent un mal de dos, vous épuisent ou vous stressent ? Bien sûr que oui. Des études démontrent que la « mort par emploi de bureau » est une réalité : les gens assis à un bureau toute la journée ont plus de chances de devenir obèses, déprimés, ou juste morts sans cause apparente. Mais vous pouvez amortir ces effets et améliorer votre bien-être avec ces stratégies approuvées par O : Pensez davantage hors des sentiers battus, parce que les gens créatifs ont une meilleure santé. Apportez des photos, des affiches et des « bibelots kitsch » au bureau pour décorer votre espace de travail : « Vous vous sentirez moins émotionnellement épuisée et vous réduirez les risques de burnout ». Notez trois choses positives qui vous sont arrivées pendant la journée de travail chaque soir avant de quitter le bureau, pour « réduire le stress et la douleur physique du travail ».

En décembre 2017, O a consacré tout un numéro à l'anxiété, un bon sujet au vu des niveaux grandissants d'anxiété dans toutes les tranches d'âge.

Dans ce numéro, les « bibliothérapeutes » Ella Berthoud et Susan Elderkin présentent une liste de livres pour les anxieuses, et les prescrivent à la place d'un « trajet jusqu'à la pharmacie ». Vous vous sentez claustrophobe parce que vous êtes trop pauvre pour partir de chez vos parents ? Lisez La Petite maison dans la prairie. Vous êtes stressée parce que votre contrat à durée déterminée arrive à son terme et que vous n'en avez pas d'autre en vue ? Lisez L'Homme qui plantait des arbres. Inquiète parce qu'à la suite de votre perte d'emploi, vous n'allez pas pouvoir payer votre loyer ? Lisez les Chroniques de l'oiseau à ressort. « Au lieu de déprimer, suivez les aventures du héros du livre Toru Okada qui, bien que sans emploi, s'embarque dans un voyage libératoire qui change sa vision du monde ».

Oprah reconnaît l'omniprésence de l'anxiété et de l'aliénation dans notre société. Mais au lieu d'examiner les bases politiques et économiques de ces sentiments, elle nous recommande de regarder vers l'intérieur et de nous reconfigurer pour nous adapter aux aléas et au stress de l'époque néolibérale.

Oprah est séduisante précisément parce que son message cache le rôle des structures politiques, économiques et sociales. Ce faisant, elle semble rendre accessible le rêve de « la gagne » capitaliste. Si nous nous adaptons, nous pouvons atteindre nos buts. Pour quelques personnes, le rêve capitaliste est accessible, mais pour donner des chances à chacun, nous devons examiner sans passion les facteurs du succès.

L'incarnation actuelle du récit du rêve capitaliste soutient que si vous accumulez un capital culturel (de la sociabilité et de l'éducation) et un capital social (des relations, des accès à des réseaux) suffisants, vous pourrez traduire ce capital en capital économique (de l'argent) et en bonheur. Le capital culturel et le capital social sont présentés comme accessibles à chacun (surtout avec les avancées technologiques d'internet), de sorte que tout ce qu'il vous faut de plus est de l'audace, de la passion et de la ténacité - des attributs qui viennent de nous-mêmes.

Le rêve capitaliste est fondé sur le postulat selon lequel si vous travaillez dur, les opportunités économiques se présentent d'elles-mêmes et la stabilité financière s'ensuit, mais les rôles des capitaux culturel et social dans le chemin vers la richesse et l'épanouissement, ou son blocage, sont probablement aussi importants que le capital économique. Certaines personnes sont capables de traduire leurs talents, leur savoir et leurs relations en opportunités économiques et en stabilité financière, et certaines autres ne le peuvent pas - soit leurs talents, savoirs et relations ne semblent pas marcher aussi bien, soit ils ne les ont pas acquis dès le début parce qu'ils sont trop pauvres.

Aujourd'hui, l'importance cruciale des capitaux culturel et social est occultée (parfois à dessein), comme l'illustrent les messages implicites et explicites d'Oprah et de ses collègues idéologiques. D'après eux, les capitaux sociaux et culturels sont faciles à acquérir. Ils nous disent de nous éduquer. Trop pauvre ? Suivez des cours gratuits en ligne. Ils nous disent de rencontrer des gens, de nous bâtir un réseau. Aucun membre de votre famille n'a de relations qui puissent vous aider ? Ouvrez un compte LinkedIn.

C'est simple. Tout le monde peut devenir quelqu'un. Il n'y a aucune différence entre la qualité et la productivité des capitaux sociaux et culturels de gens différents. Nous construisons tous nos atouts. Nous faisons tous partie d'un réseau.

C'est une fiction. Si toutes, ou la plupart des formes de capital culturel et social se valaient, nous en verrions les effets sous les formes d'une plus grande mobilité verticale et d'une richesse créée par des gens nouveaux à chaque génération, plutôt que transmises d'une génération à la suivante. Les données ne reflètent pas cette mobilité verticale.

Les USA, dans un échantillon de treize pays riches, détiennent le record des inégalités et du taux le plus bas de mobilité salariale verticale intergénérationnelle. La richesse n'est pas nouvellement créée à chaque génération par d'audacieux gagnants. Elle est transmise, préservée et développée à travers des réglementations fiscales généreuses envers les plus riches et la transmission assidue de capitaux culturels et sociaux.

La méthode d'Oprah pour nous permettre de traverser tout cela et de réaliser nos rêves est toujours de nous adapter aux changements du monde, et non de changer le monde dans lequel nous vivons. Nous ne devons exiger que peu de chose, voire rien du système, de l'appareil collectif des gens puissants et des institutions. Nous ne devons être exigeants qu'envers nous-mêmes.

Ainsi, nous devenons les sujets parfaits, apolitiques et complaisants du néolibéralisme.

Et pourtant, nous ne le sommes pas. La popularité des stratégies destinées à soulager l'aliénation repose sur notre recherche collective de sens et de créativité. Le critique littéraire et théoricien de la politique Fredric Jameson dirait que le message d'Oprah, et d'autres comme elle, est capable de « contrôler nos désirs » seulement parce qu'il en appelle à des fantasmagories profondément ancrées sur la façon dont nous voulons vivre nos vies. C'est, après tout, la base même du mythe du rêve capitaliste - non pas une description de nos vies, mais une vision de la façon dont la vie doit être vécue.

Mais quand les messages qui régissent notre approche à la vie trahissent encore et encore leurs promesses, les messages eux-mêmes déclenchent des changements et ouvrent un nouvel espace à des demandes nouvelles, radicales. Ces nouveaux débats doivent inclure des exigences collectives de lucidité quant aux limites réelles de l'accès à la réussite dans notre société et encourager une approche à la vie qui réponde à notre désir d'accomplissement personnel.

Extrait du livre  The New Prophets of Capital (Les nouveaux prophètes du capital), de Nicole Aschoff, publié par Verso Books.

Traduction et note d'introduction Entelekheia

Ajout de la traduction : Culte de la perfection nécessaire à l'acquisition d'un « capital social » et au jeu de la concurrence effrénée, façade obligatoire de dynamisme et de bonne humeur permanents... d'après une  récente étude menée aux USA, au Canada et au Royaume-Uni, ces exigences du néolibéralisme joueraient un rôle majeur dans l'expansion sans précédent des troubles mentaux dans son aire d'influence. Oprah et les autres gourous de la « gagne » libérale ne se contentent donc pas de vendre du vent, leurs conseils de « développement personnel » sont pathogènes.

 entelekheia.fr

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