Le grand absent

06/12/2017 13 min dedefensa.org #135853

Les Etats Tampons britanniques

A l'occasion de la première guerre mondiale, soldée par l'effondrement de l'Empire ottoman et de l'empire tsariste avec l'émergence de la fédération des Républiques soviétiques, la réorganisation du Moyen Orient s'est faite au détriment des aspirations du nationalisme arabe. La répartition des anciennes provinces ottomanes arabes s'est effectuée entre les deux vainqueurs de l'alliance, les Usa se sont désistés devant l'offre de ses partenaires européens d'assurer un protectorat sur une bonne partie des dépouilles ottomanes, préférant un contrôle indirect cohérent avec ses vues économiques. Les Britanniques ont alors dupé leurs alliés arabes qui avaient sollicité leur aide pour se débarrasser de la tutelle d'Istanbul, et ont créé des entités nationales factices assujetties par une occupation militaire et une domination économique. Ils ont trompé aussi leurs associés français lors du partage du butin car ils se sont réservés la part utile, à savoir les zones pétrolières recensées en Irak incluant Mossoul et protégeant ainsi également depuis la Palestine l'accès depuis la Méditerranée vers l'Inde.

Le Foreign Office, son bureau du Caire et ses officines de renseignement présentes sous forme d'institut de recherche archéologique, avait travaillé comme il avait appris à le faire en Inde, donner un pouvoir relatif à une minorité ethnique ou confessionnelle sur une majorité et créer une division dans les peuples qui allait perdurer bien au delà de la décolonisation formelle.

Londres n'a cessé de prêter main-forte à l'Armée blanche qu'une fois mise en place la politique d'endiguement du flot communiste sur ses franges Sud vers l'Asie centrale.

Un prêt de deux millions de livres à la Perse lui assurait le contrôle de son armée et de ses finances dès août 1919. Les Bolcheviks de leur côté avaient dès leur prise de pouvoir renoncé aux capitulations. L'épisode de la république soviétique de Gilan (juin 1920-Sseptembre 1921) a tourné court en raison d'une maladroite campagne antireligieuse et d'une réforme agraire mal conçue et inaboutie exécutées sous le contrôle d'un commissariat des Soviets. Londres a assuré au colonel Reza du régiment des Cosaques autrefois intégré à l'Armée russe que son coup d'Etat de février 1921 ne serait pas contrarié. Dès lors, fut ouverte au futur Shah Reza Pahlawi la voie vers la destitution du dernier roi Qajar, Ahmed Shah et son intronisation en 1925.

La République de Turquie, née de la dislocation de l'empire ottoman fut l'autre Etat tampon aménagé par l'empire britannique pour border ses possessions arabes aussi importantes encore une fois pour le pétrole qu'elles recelaient mais surtout à l'époque pour contenir un débordement communiste vers la voie de passage terrestre vers l'Inde. Mustapha Kemal eut tôt fait d'oublier les traités passés avec les bolcheviks qui lui assurèrent armes, munitions et prêt de 10 millions de roubles or quand il luttait encore contre les Grecs agissant pour le compte des Anglais, bercés et bernés par l'illusion d'une restauration de Byzance ou de l'Ionie, les Français et les Italiens pour obtenir de bonnes conditions au traité de Lausanne en 1923.

Il s'en est fallu de peu que le cordon antisoviétique tressé par les soins du Foreign Office, la Perse et la Turquie, ralliées au camp occidental, ne soient tombées dans l'escarcelle communiste. Les Britanniques dont l'opinion publique était maintenant acquise au pacifisme étaient épuisés comme toutes les parties en cette fin de guerre. Ils avaient un avantage considérable sur les autres belligérants, le conflit n'avait pas concerné le sol de leur île et ils disposaient des larges ressources de leurs troupes coloniales indiennes.

L'URSS se trouvait très affaiblie par la Grande Guerre et la guerre que lui livraient encore les grandes puissances par l'intermédiaire de leurs supplétifs en particulier la Finlande, les pays baltes, la Pologne et l'Armée Blanche. Elle ne pouvait à la fois stabiliser son pouvoir et prêter main-forte comme elle le proclamait dans le programme de l'Internationale communiste aux mouvements de libération nationale des pays sous domination impérialiste.

La photographie-souvenir

La photographie des trois chefs d'Etat de l'Iran, la Russie et la Turquie joignant leurs mains prise à Sotchi le 22 novembre 2017 qui a inspiré nombre de glosateurs, est peut-être venue un siècle plus tard réparer cette alliance manquée en 1917.

Un siècle plus tard, la Fédération de Russie n'est plus la Russie tsariste qui a livré pas moins de 9 guerres entre 1550 et 1850 pour rogner les possessions européennes ottomanes. Les héritiers actuels de l'Atatürk se seront départis de la traditionnelle défiance vis-à-vis ses ambitions impériales russes.

La guerre faite à la Syrie par l'Otan a été perdue dans le sens où l'Etat-nation qui a résulté du plan Sykes-Picot, amputé du Liban, de la Transjordanie, de la Palestine puis du sandjak d'Alexandrette ne s'est pas disloqué en plusieurs entités ethniques ou confessionnelles. Les mercenaires engagés sous la fausse bannière de l'Islam n'ont pu venir à bout d'une résistance soudée par la défense du principe de la nationalité arabe, pluriconfessionnelle. Au contraire de ce qui s'est produit lors de l'invasion de l'Irak en 2003 où une conquête de 3 semaines a eu raison d'une population exténuée par la précédente guerre contre l'Iran, la guerre de 1991 et plus de dix années d'embargo, le «régime» des Assad n'a pas rompu, empêchant l'émiettement de la Syrie. L'armée nationale, faite de conscrits est restée dans l'ensemble fidèle et a fini par triompher avec l'aide du Hezbollah, de l'Iran puis de la Russie.

La présence d'Erdogan à Sotchi est venue sceller après de loyaux services rendus aux 'rebelles' syriens de toutes nationalités, hébergés dans des camps d'entraînement à la frontière syrienne avant d'être opérationnels, un revirement à 180° de sa position initiale en Syrie. Le coup d'Etat manqué de l'été 2016, impossible à tenter sans l'aide au moins d'un accord tacite de la CIA, et la perspective immanquable d'un petit Etat kurde à sa frontière en cas de disparition de la Syrie souveraine l'ont faite évoluer. De petits signes témoignent de l'agacement des Occidentaux face à l'attitude au moins ambivalente de la Turquie. Les Allemands ont quitté en juin 2017 la base d'Ircelik pour un site en Jordanie, moins portée aux caprices, et des exercices de tirs en Norvège des troupes de l'OTAN ont pris comme cible des portraits d'Atatürk et d'Erdogan. La tension entre l'Allemagne et la Turquie a connu un regain en mars 2017 alors que le gouvernement de Berlin a interdit à des ministres d'Erdogan de faire campagne parmi la communauté turque dans les grandes villes allemandes pour le référendum sur le régime présidentiel. Ces sautes d'humeur ne devraient pas empêcher l'application du programme d'aide aux réfugiés. L'UE s'était engagée à verser 3 milliards bientôt augmentés de 1,4 milliards d'euros pour installer les 2,5 millions de réfugiés syriens en Turquie. Le point fait en janvier 2017 atteste des versements et des progrès réalisés en vue de transformer de jeunes arabes syriens en enfants turcophones. Ce que l'uranium appauvri, déversé par milliers de tonnes en Irak par les armées de la Coalition et sur les Palestiniens de Gaza par Israël, n'aura pas réussi à faire, décimer les peuples arabes, leur dispersion puis leur assimilation programmée sont en voie de le parfaire.

Le procès de Reza Zarab actuellement en cours à Manhattan risque de révéler des accointances de l'entourage d'Erdogan avec des trafiquants. Ce turco-iranien, arrêté par les autorités américaines en 2016, très introduit dans les allées du pouvoir à Ankara, aurait aidé l'Iran à contourner les sanctions qui lui interdisent d'utiliser les circuits financiers contrôlés par les Usa. Après avoir minimisé les retombées de cette affaire, la justice turque procède en octobre 2017 à l'arrestation d'un employé du consulat des Usa à Istanbul, accusé d'espionnage tandis qu'Erdogan vient de signifier que les sanctions économiques décidées par les USA à l'égard d'un tiers n'ont pas à être respectées de façon contraignante par la Turquie.

Tout ceci, en dehors du refus des Usa d'extrader Gulan, l'opposant supposé avoir fomenté le coup d'Etat, considéré comme véritable offense, n'est qu'une succession d'escarmouches sans incidence sur l'appartenance de la Turquie à l'OTAN et ses liens avec Israël. La république kémaliste semble jouer encore de ses ambiguïtés, comme à l'époque de l'après Grande Guerre lorsqu'elle a mis à profit l'or et les munitions avancés par les Bolcheviks pour tenir en respect Venizelos et regagner Smyrne tout en négociant avec Londres la souveraineté inconditionnelle turque sur les Détroits.

Pour obtenir que la Turquie rejoigne l'axe oriental, la Russie a offert nombre de concessions, la mise entre parenthèses de l'acte de guerre commis par l'armée turque qui a abattu le SU 24 en novembre 2015 et de l'aide évidente aux terroristes en Syrie, la reprise de la construction du gazoduc turco-russe et la vente des missiles S-400. Par ailleurs, des indices convergent qui étaient l'hypothèse de l'aide apportée par Poutine à Erdogan en le prévenant in extremis du coup d'Etat militaire de 2016. La corbeille est lourdement approvisionnée pour une mariée faisant sa coquette et qui n'a pas évincé définitivement son autre prétendant, sa position tranchée en faveur du Qatar, victime du blocus imposé par la Saoudite l'avait forcée à sortir de sa traditionnelle ambiguïté.

Disparition ou absence provisoire ?

Sur la photographie prise à l'occasion de la célébration de la mise hors d'état de nuire d'ISIS ex Al Qaïda, Hassan Rouhani et Poutine forment la paire stable et sincère du trio. Le troisième larron, toujours susceptible de repenser ses alliances, n'aura pas aisément l'occasion de trahir.

Un grand absent se fait remarquer dans ce portrait des vainqueurs.

Le monde arabe est encore dans la parenthèse ouverte par la destruction de Bagdad par les Mongols en 1258 et plus encore par le déplacement des grands circuits commerciaux vers l'Atlantique et le Pacifique dès le 16ème siècle. Théâtre des rivalités entre la France et le Royaume Uni lors du dépeçage de l'Empire Ottoman, il est victime de sa position de pivot vers l'Asie et de la richesse de son sous-sol en hydrocarbures. L'implantation de l'entité coloniale sioniste en son cœur, motivée par ces deux raisons, au moment où il pouvait prétendre à recouvrer sa souveraineté, lui assure une instabilité dévastatrice.

Les Britanniques ont trompé copieusement les nationalistes arabes et les Hachémites au début du siècle dernier. Les Etasuniens ont utilisé en le ruinant Saddam Hussein en le lançant dans une guerre de 8 ans contre une authentique révolution populaire en Iran avant de le tromper puis de l'attaquer en 1991. Y a-t-il quelqu'un pour faire comprendre à Mohamed Ben Salmane que le moyen le plus sûr d'aboutir à une fragmentation rapide de la Saoudite, c'est encore de faire confiance à ses conseillers israélo-étasuniens ? Il se couvre de ridicule en faisant démissionner son factotum Saad Hariri puis en le laissant réintégrer son poste à Beyrouth. La mort par centaines de milliers d'enfants et la destruction de toutes les infrastructures au Yémen ne lui aura même pas assuré l'image d'un homme de guerre triomphant. Des négociations avaient été menées avec l'ancien Président Abdallah Ali Salah par l'entremise de Poutine. Les Houtis, fer de lance de la résistance, devaient être exclus du processus de paix qu'ils viennent d'interrompre en assassinant Salah, leur allié de circonstance. Le blocus du Qatar a raffermi le camp de la nébuleuse des Frères Musulmans contre les Wahhabites. La normalisation des relations avec Israël va accroître en nombre l'opposition interne, surtout de la part des shiites mais aussi du (bas)-clergé salafiste. L'assise sociale de ce régime dynastique déjà bien mitée par les mesures d'austérité adoptées par temps de dette croissante et de revenus pétroliers en baisse n'en devient que de plus en plus étroite. Mais surtout, le grand Tuteur n'a plus manifestement les moyens d'exercer son rôle de policier exportateur de démocratie par les bombes humanitaires. La puissante communication d'Israël, perçue comme excessive et agressive, un gentil David entouré de pays hostiles, d'un post-modernisme LGTB friendly, ne fonctionne plus, les succès de la campagne BDS le montre bien. L'Aipac a certes infesté avec efficacité le Congrès et les deux Partis, singulièrement celui des Démocrates. Mais l'administration américaine mise à nu révèle au grand jour qu'ils ne sont que des lieux de corruption voués à gérer la substance corrompue de leur être. Cette spécialisation dans la corruption de tous les organes de pouvoir ne pouvait que donner cette forme irresponsable, impulsive, infantile à la limite de l'invertébrée dont on peine à saisir le contour, représentée par Trump. MBS s'est choisi des parrains à la mesure de ces temps d'imposteurs, Trump le Tweet, Attali, Machiavel en solde car sans preneur et Netanyahu, copain des gangsters détrousseurs du fisc français.

Le monde arabe est porté disparu et son absence risque d'être prolongée.

La route de la soie imaginée par les responsables du Parti Communiste chinois va le contourner par le Nord. Elle empruntera la voie terrestre qui relie Samarcande, Téhéran, Istanbul, Moscou et Rotterdam. Le canal de Suez sera traversé par les navires de la route de la soie maritime, il est bien le seul point du monde arabe concerné par les nouveaux transits commerciaux. Le Président égyptien qui doit sa fonction aux prêts financiers accordés par la Saoudite, lesquels ayant manqué à son prédécesseur furent l'une des causes principales de sa chute, cultive pourtant une certaine autonomie dans ses déploiements stratégiques. Cette politique est dans le droit fil de l'attitude du fondateur de la dynastie khédivale, un certain degré de vassalité est accordé aux Bédouins et à leurs puits de pétrole. Une main apposée sur le globe lumineux avec Trump et Salmane n'empêche pas que l'autre pour les affaires sérieuses, les militaires, traite avec la Russie.

La grande mission arabe au 7ème siècle réussie a été l'unification du monde hellénistique, persan et chrétien quand s'affrontaient Byzance et l'empire sassanide en Syrie et en Mésopotamie, épuisées par l'impôt et leurs guerres incessantes. Ici le début du deuxième millénaire verra-t-il la disparition de l'arabité entre des Turcs et des Perses réconciliés ?

Badia Benjelloun

dedefensa.org

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