Syrie, Russie et Iran font de la diplomatie, Washington et ses alliés poussent à la guerre

23/11/2017 9 min arretsurinfo.ch #135370

Vladimir Poutine et Bachar el-Assad lors des pourparlers à Sotchi le 20 novembre. Crédit Sputnik

Alors que des pourparlers ont lieu à Sotchi en vue d'une résolution politique de la crise syrienne, le journaliste Finian Cunningham s'inquiète de l'implantation militaire toujours plus envahissante de Washington dans la région.

Pendant cette grande semaine de négociations de paix concernant la Syrie, le président Assad a été accueilli par le président russe Vladimir Poutine à Sotchi, où doivent aussi se rendre les dirigeants iranien et turc. A cette occasion, les Etats-Unis n'ont pas eu leur mot à dire quant à la reprise des efforts destinés à instaurer la paix en Syrie.

Poutine a déclaré qu'avec la défaite, quasiment acquise, de l'Etat islamique (Daesh) et des autres groupes terroristes en Syrie, les parties au conflit devaient être en faveur d'une voie politique pour restaurer la paix. Il faut noter que les négociations qui se déroulent dans la station balnéaire de Sotchi, sur la mer Noire, entérinent l'accord précédemment signé à Genève et qui confirme le président Bachar el-Assad et son gouvernement de Damas comme autorité souveraine en Syrie.

L'exigence de Washington et ses alliés européens de voir Assad quitter le pouvoir a disparu. Ceci constitue une reconnaissance tacite du fait que la guerre qui dure depuis presque sept ans en Syrie dans le but d'un changement de régime a échoué.

L'absence de représentants officiels des Etats-Unis et des pays européens aux négociations de paix de Sotchi cette semaine est très révélatrice de leur rôle pernicieux dans la guerre en Syrie.

Pendant que la Syrie, la Russie, l'Iran et la Turquie s'efforcent de reprendre les négociations de paix il est révélateur que James Mattis, le chef du Pentagone, ait dit la semaine dernière que les troupes américaines continueraient à s'implanter en territoire syrien.

La réticence des troupes américaines à quitter la Syrie malgré la disparition des groupes terroristes doit être avant tout perçue comme une composante de la résurgence de la présence militaire américaine dans la région. Sous le président Trump - et ce malgré ses promesses de campagne - la quantité de forces américaines aura substantiellement augmenté en Afghanistan et en Irak, et le déploiement en Syrie s'inscrit dans le cadre d'une montée en puissance au niveau régional.

Le renforcement de la puissance militaire américaine dans la région met aussi en évidence les pressions omniprésentes de l'Arabie Saoudite et d'Israël, dont l'hostilité à l'encontre de l'Iran et du Liban ne fait que croître.

La semaine dernière, James Mattis a déclaré que les forces américaines resteraient en Syrie malgré la débâcle des groupes terroristes. Les requêtes de Mattis pour faire en sorte que les forces américaines aient un mandat officiel de l'ONU pour leur présence en Syrie ont été rejetées par la Russie et la Syrie qui ont invoqué une interprétation biaisée du droit international.

Mais même en prenant en compte son irrecevable raisonnement, les demandes de Mattis sont suspectes. Si les troupes américaines avaient un mandat leur permettant d'être en Syrie pour combattre les terroristes, comme ils l'ont prétendu, alors pourquoi y sont-ils, étant donné que les terroristes ont déjà clairement été défaits ?

Mattis a affirmé que le nouveau but des troupes américaines était de prévenir l'apparition d'un Etat islamique 2.0. Et ce alors que les Américains ont rarement été engagés dans des combats contre l'Etat islamique, assurant en fait aux combattants, comme l'a rapporté la BBC, une évacuation en lieu sûr, avec notamment un transfert par hélicoptère pour les commandants.

Ce sont l'armée syrienne, la Russie, l'Iran et le Hezbollah qui ont fait le plus gros des efforts pour repousser les groupes terroristes armés et financés en secret par les Etats-Unis ainsi que par leurs alliés de l'OTAN et par les régimes de la région qui sont leurs clients. Daesh, Al-Nosra, et tous les autres groupes terroristes à sigles variés n'ont jamais été qu'un prétexte pour les Etats-Unis en vue de déployer leurs avions de combat et leurs forces spéciales en Syrie. Une présence qui constitue de fait une agression extérieure, comme le gouvernement syrien et la Russie l'ont constamment souligné.

Mattis prétend maintenant que les Etats-Unis ont vaincu l'Etat islamique en Syrie et prévient que le spectre de cette émanation américaine pourrait réapparaître en un Etat islamique 2.0. Cet ennemi fantôme des Américains a bon dos : il est doublement utile, puisqu'il permet de «légitimer» l'intervention américaine en Syrie et justifie le besoin des troupes américaines de rester sur place au moment même où les véritables vainqueurs des terroristes (la Syrie, la Russie et l'Iran) cherchent à démilitariser le pays.

Loin des caméras, les troupes américaines renforcent leur présence en Syrie, en Afghanistan et en Irak. Politico a qualifié cela de «farce officielle». L'administration Trump et le Pentagone agissent dans le dos du peuple américain et déploient des milliers d'hommes supplémentaires dans tout le Moyen-Orient.

Au grand déplaisir de Washington, la Turquie a révélé la semaine dernière que les Etats-Unis disposaient de 13 bases militaires en Syrie. La Russie, apparemment, n'en a que cinq, alors même que, depuis deux ans, elle a eu un impact militaire beaucoup plus significatif sur l'Etat islamique et les autres réseaux terroristes.

Une des bases américaines les plus importantes est celle de Kobani, à 140 kilomètres de la ville de Raqqa. Ce doit être la base à laquelle Mattis faisait allusion en disant, la semaine dernière, que les Etats-Unis s'implanteraient davantage. Elle a été nettement améliorée durant l'année écoulée pour passer de l'état d'aérodrome militaire réservé à certains types d'appareils sélectionnés à une base accessible à «tous types d'appareil» de la flotte du Pentagone, y compris les gros porteurs.

La base américaine de Kobani constitue aussi un maillon dans la chaîne de nouvelles bases reliant celle de Qayarrah ouest, au nord de l'Irak à celle du barrage de Taqba, au nord de Raqqa.

Officiellement il ne devait y avoir que 500 hommes en Syrie d'après la Politique de gestion des forces du Pentagone. Mais comme pour l'Afghanistan et l'Irak, le nombre réel devrait être bien supérieur à ce qui a été officiellement annoncé.

Une bonne partie de cette comptabilité erronée est due au fait que le Pentagone ne prend pas en compte les unités qui passent moins de 120 jours dans le pays. Ces unités comprennent des éléments du génie et des troupes chargés de construire des ponts, des routes et des pistes d'atterrissage.

On voit ici une claire similitude avec la façon dont les troupes des Etats-Unis et de l'OTAN avaient minimisé leurs effectifs en Baltique et dans la mer Noire en refusant arbitrairement de prendre en compte les troupes, appareils et navires considérés comme étant «en rotation». Mais si vous effectuez un roulement assez régulier, le niveau de présence devient permanent dans les faits et est donc bien plus important en pratique que ce qui est officiellement admis.

Par ailleurs, pour s'assurer que leurs proxys ne puissent pas revenir sous la forme d'un «Etat islamique 2.0» (voilà qui ne manque pas d'air !) Mattis a également dit que les troupes américaines, renforcées, étaient là pour garantir une relance des futurs pourparlers de paix de Genève, qui doivent reprendre le 28 novembre.

«Nous ne pouvons pas abandonner juste avant la reprise du processus de Genève», a déclaré Mattis la semaine dernière, lors d'une rencontre à Londres avec ses homologues britanniques.

Ce qui laisse penser que Washington se sert de son occupation militaire illégale du territoire syrien pour influer sur le processus politique. En se maintenant par la force sur le territoire syrien, Washington fait peut-être le calcul que le gouvernement d'Assad finira par céder à ses demandes ou laissera l'opposition vaincue participer à l'élaboration d'une nouvelle constitution.

Si les Etats-Unis sont réellement impliqués dans un processus politique en Syrie, dans ce cas, pourquoi leurs diplomates ne donnent-ils pas un coup de pouce aux négociations russes de Sotchi cette semaine en préparation du prochain sommet de Genève ?

Mais encore plus lugubre est le renforcement, largement à l'insu du peuple américain, des troupes américaines dans cette vaste région. Avec les régimes clients de Washington, l'Arabie saoudite et Israël, qui poussent à une confrontation avec l'Iran, directement ou via le Liban et le Yémen, une présence militaire renforcée en Syrie montre que la guerre dans ce pays est loin d'être terminée. Au contraire, cela pourrait être le prélude à une conflagration bien plus dévastatrice pour la région.

Finian Cunningham | 22 nov. 2017

Finian Cunningham a beaucoup écrit sur les relations internationales. Ses articles ont été publiés en plusieurs langues. Originaire de Belfast, en Irlande du Nord, il est titulaire d'un Master en chimie agricole et a travaillé en tant que rédacteur scientifique pour la Royal Society of Chemistry, à Cambridge, en Angleterre, avant de poursuivre une carrière en tant que journaliste de presse écrite. Depuis plus de 20 ans, il travaille en tant que rédacteur et écrivain dans les principaux médias britanniques et irlandais, dont The Mirror, The Irish Times et The Independent. Journaliste freelance basé en Afrique de l'Est, ses chroniques sont publiées par RT, Sputnik, Strategic Culture Foundation et Press TV.

Source: RT

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