Faut-il avoir peur de l'oeil-qui-voit-tout de Big Brother ?

05-11-2017 entelekheia.fr 13 min #134747

Par CJ Hopkins
Paru sur  Counterpunch,  The Unz Review et  Consent Factory sous le titre Who's Afraid of Corporate COINTELPRO?

Le 30 novembre 2016, sûrement sur le coup de minuit, Google Inc a unpersonné Counterpunch [NdT, pour ceux qui ne la connaissent pas encore, Counterpunch est une publication de gauche libérale bien connue aux USA]. Ils n'ont pas envoyé de communiqué de presse. Ils l'ont juste tranquillement ôté de l'agrégateur de Google News. Peu de gens l'ont remarqué. C'est arrivé juste au moment du lancement de l'hystérie sur les « fake news » par les médias grand public, à peu près quand le Washington Post a publié un article de propagande néo-maccarthyste qui accusait Counterpunch, et nombre d'autres publications, de « colporter de la propagande russe ». Je suis sûr que vous vous en souvenez, cet exemple époustouflant de « journalisme » (que le Post a rapidement dû désavouer dans un avis de non-responsabilité absurde, mais qu'il a refusé de retirer) se fondait sur les affirmations d'un site anonyme apparemment tenu par une paire d'ados et un think tank anciennement anticommuniste forcené, aujourd'hui anti-Poutine forcené.

Ce que la plupart des gens ne comprenaient pas à l'époque, était que cet article et ce site ne représentaient que les salves inaugurales de ce qui s'est avéré un éventail de mesures prises contre toutes les formes d'opposition aux classes dirigeantes mondialisées, dans le cadre d'une volonté de censure du retour de boomerang nationaliste contre l'agenda néolibéral.

Presque un an plus tard, les choses sont beaucoup plus claires. Si vous n'avez pas suivi cette affaire de près et que la liberté de la presse, la liberté d'expression, ce genre de trucs vous intéresse quand même un peu, peut-être voudrez-vous considérer, entre autres,  cet article du World Socialist Website: il relate que même le journaliste Prix Pulitzer Chris Hedges a été unpersonné. Ou, si vous êtes le type de personne qui ne croit que ce que les médias grand public détenus par le secteur privé lui disent, et qui écarte automatiquement tout ce qui est publié par un site trotskiste, en voici  un de décembre dernier sur le Guardian, et  une tribune du New York Times, qui toutes deux rapportent au moins ce que Google, Twitter et Facebook préparaient. Robert Parry, qui reste « légitime » parce qu'il garde ses entrées dans la presse grand public, et n'a donc pas encore été unpersonné - même si je suis sûr qu'ils finiront par s'intéresser à son cas -  en parle également.

J'utilise le verbe orwellien « unpersonner » dans un esprit de dérision, mais j'essaie également d'être précis. Ce qui se passe n'est pas techniquement de la censure, au moins dans la majorité des cas. Alors que nous avons des exemples de censure classique (par exemple dans le Royaume-Uni, en France et en Allemagne), à part les dénommés « contenus terroristes », la plupart des gouvernements n'interdisent pas les expressions de dissidence anti-capitaliste. Nous ne sommes pas en Tchécoslovaquie, après tout. Nous sommes dans un environnement de capitalisme mondialisé où la répression de la dissidence est un peu plus subtile. Le but des unpersonnations de Counterpunch (et probablement de beaucoup d'autres) et de journalistes Prix Pulitzer comme Hedges n'est pas de les empêcher de publier leur travail ou de les rendre invisibles aux lecteurs de quelque façon que ce soit. Le but est de les délégitimer, de diminuer le trafic de leurs sites et de leurs articles, et si possible de finir par les obliger à mettre la clé sous la porte.

Un autre des objectifs de cette censure sans censure est de dissuader des auteurs comme moi d'écrire pour des publications comme  Counterpunch,  Truthdig,  Alternet,  Mondialisation et toute autre publication que la ploutocratie considère « illégitime ». L'unpersonnation d'un auteur comme Hedges par Google est un message envoyé à tous ceux qui ne jouent pas le jeu. Le message est « cela pourrait vous arriver ». Ce message s'adresse aux autres journalistes d'abord, mais aussi à des écrivains comme moi qui vivent (à quelque degré que ce soit) de leur plume et des ventes de ce que nous considérons comme de la « littérature ».

Et, comme vous l'avez probablement deviné, en plus de mes satires politiques, je suis, comme la journaliste franc-tireuse Caitlin Johnstone l'a dit avec à-propos, un « branleur élitiste ». J'ai passé la majorité de ma vie d'adulte à écrire des pièces de théâtre et à travailler dans ce milieu, et on ne peut pas faire plus élitiste que cela. Mes pièces ont été publiées par des éditeurs établis, engrangé des prix littéraires et été jouées au niveau international. J'ai récemment publié mon premier roman et je tente actuellement d'en assurer la promotion et les ventes. J'en parle non pas pour me lancer des fleurs, mais pour planter le décor de mon illustration de la façon dont marche cette tactique d'intimidation post-orwellienne (a savoir l'unpersonnation de gens sur Internet). Cette tactique ne se contente pas d'étouffer l'information. Elle impose le conformisme à un niveau de profondeur bien plus important.

La chose déprimante est que, dans notre meilleur des mondes dominé par Internet, des entreprises comme Google, Twitter et Facebook (sans même parler d'Amazon [Ndt, qui  travaille ouvertement avec la CIA]) sont, pour les branleurs élitistes comme moi, dans les mots immortels du colonel Kurz, « soit des amis, soit de réels ennemis à redouter ». Si vous êtes dans le business de la branlette élitiste, quelque soit votre niveau de notoriété, établi, moins connu ou talent « émergent », ces corporations sont incontournables. Il est donc idiot, professionnellement, d'écrire des essais qui vont les fâcher, puis de publier lesdits essais sur Counterpunch. Les agents littéraires conseillent de n'en rien faire. Les autres branleurs élitistes, une fois qu'il auront découvert ce que vous avez fait, vous éviteront comme la peste. Bien qu'il soit totalement admis d'écrire des livres et de produire des films sur des corporations malfaisantes fictives, écrire sur la façon dont les vraies corporations utilisent leur pouvoir pour transformer les sociétés en prisons virtuelles de consommateurs autoritaires et politiquement corrects qui font eux-même leur propre police est... disons que c'est quelque chose qui ne se fait pas dans les cercles de branleurs élitistes professionnels.

Normalement, tout cela va sans dire, parce qu'aujourd'hui, la plupart des branleurs élitistes ont appris comment écrire, et lire, et penser dans les manufactures de conformisme qui produisent des maîtrises d'art et d'écriture, où ils filtrent les instables qui s'intéressent à la politique de façon malsaine. Cela sert à éviter des épisodes gênants comme, par exemple,  le discours du Prix Nobel d'Harold Pinter (si vous ne l'avez pas lu, vous devriez probablement le faire), et c'est la raison pour laquelle presque toute la littérature contemporaine est aussi disciplinée et anodine. Ce système de filtrage institutionnalisé est également la raison pour laquelle la majorité des journalistes employés par les médias grand public comprennent, sans que l'on aie besoin de leur expliquer, ce qu'ils sont, ou non, autorisés à rapporter. Noam Chomsky relate la façon dont ce système opère dans  « Ce qui fait des médias grand public des médias grand public ». Ce n'est pas une question de censure... le système opère avec des récompenses et des punitions, de la coercition financière et affective, et des formes plus subtiles d'intimidation. Faire des exemples de ceux qui ne coopèrent pas est une tactique particulièrement efficace. [NdT, c.f., la fermeture du  blog de Jacques Sapir et les licenciements sucessifs de Natacha Polony en France]. Posez la question à n'importe laquelle des femmes dont la carrière a été brisée par Harvey Weinstein, ou à tous ceux qui ont étudié dans une grande école, ou qui ont travaillé dans une grande entreprise.

Laissez-moi vous donner un exemple personnel.

Il y a à peu près deux semaines, je me suis googlé moi-même (une chose que nous autres branleurs élitistes avons tendance à faire), et j'ai remarqué que deux de mes livres avaient disparu du « knowledge panel » qui apparaît en haut et à droite des résultats de recherche. J'ai également remarqué que la mention « Recherches associées » du panel avait changé. Pendant des années, systématiquement, les gens qui y étaient cités avaient été un assortiment d'autres branleurs élitistes gauchistes. Soudainement, c'étaient tous plutôt des droitards, des écrivains proches de VDARE [NdT, un site anti-immigrationniste]. C'était donc un peu déconcertant.

J'ai entrepris de contacter un spécialiste des recherches Google pour lui poser des question sur cet étrange développement, et j'ai été dirigé sur une série de pages qui ne m'ont été d'aucune aide, et qui m'ont redirigé sur d'autres pages tout aussi inutiles, avec des petites boîtes où vous pouvez écrire et soumettre vos tracas à Google, ce qu'ils s'empressent de totalement ignorer. Comme je suis un branleur élitiste littéraire, j'ai également écrit à Google Books, où j'ai pu échanger quelques e-mails cordiaux avec une entité (appelons-là Mme O'Brien) qui expliquait que, « pour de multiples raisons », la « visibilité » de mes livres (qui avaient été bien visibles pendant des années) était sujette à des changements quotidiens, et que, elle en était désolée, mais elle ne pouvait pas m'assister plus avant, et que lui renvoyer des e-mails cordiaux supplémentaires serait probablement une perte de temps injustifiée. Mme O'Brien était également heureuse de me rapporter que mes livres avaient été rétablis dans leur « visibilité » précédente, ce qui, bien sûr, quand j'ai vérifié, n'était pas le cas.

« Bon », me suis-je dit, « c'est idiot. C'est probablement juste une histoire d'IT, peut-être que Google met à jour ses données ou quelque chose comme ça. » J'étais toutefois toujours perplexe sur l'inversion des « Recherches associées », parce que lier mon travail à des types sérieusement de droite est plutôt trompeur. Imaginez, si vous étiez un fan de science-fiction dystopique, et que vous me googliez à propos de mon livre et pour regarder ce que j'ai écrit d'autre, et tout ça, et mon « knowledge panel » vous désignait tous ces gars d'extrême droite de type VDARE. Sauf si vous étiez vous-même un gars d'extrême droite de type VDARE, cela pourrait quelque peu vous détourner de mes livres.

A ce point, je me suis demandé si j'étais en train de devenir paranoïaque. Parce que le moteur de recherche Google marche par algorithmes, OK ? Et mes satires et analyses politiques sont publiées, non seulement sur Counterpunch, mais aussi sur  The Unz Review, où des gars d'extrême droite sont également publiés. En outre, mes articles sont souvent repris par ce qui semble être des sites « liés à la Russie », et chacun sait que les Russes sont tous des suprémacistes blancs, OK ? De plus, je ne suis pas non plus Stephen King. Je ne suis pas assez célèbre pour que cela me vaille l'attention d'un complot ploutocratique post-orwellien destiné à stigmatiser la dissidence anti-ploutocratique en manipulant la façon dont les auteurs sont exposés sur Google (à savoir, en les liant subtilement à des suprémacistes blancs, à des antisémites et à d'autres individus du même tonneau).

Donc, OK, ai-je pensé, ce qui s'est probablement passé était... en 24 heures, sans aucune raison logique, tous les gens qui m'avaient googlé (en même temps que d'autres personnages de gauche et de littérateurs) ont subitement cessé de me googler, tous en même temps, et parallèlement, plus ou moins au même moment, des centaines de droitards se sont mis à me googler (en même temps que les suprémacistes blancs que, théoriquement, ils googlaient déjà). C'est logique quand on y pense, non ? Je veux dire, Google ne peut pas faire cela intentionnellement. Cela devait être une sorte d'algorithme qui a détecté ce changement abrupt chez les lecteurs qui me googlaient.

Ou, je ne sais pas, est-ce que j'ai l'air de tenter désespérément de rationaliser un comportement malveillant issu d'une corporation mondiale semi-divine, non redevable à qui que ce soit, qui détient un pouvoir de vie et de mort sur mes ventes de livres et mon profil sur Internet (une corporation mondiale semi-divine qui pourrait infliger des dégâts encore plus importants à mes ventes et à ma réputation, en toute impunité, une fois que l'article que vous êtes en train de lire sera publié) ? Ou suis-je en train de devenir paranoïaque, et, en fait, ai-je développé un lectorat secret de suprémacistes blancs sans m'en rendre compte ?

Tels sont les dilemmes auxquels les branleurs élitistes du monde de la littérature sont confrontés ces jours-ci... c'est-à-dire, ceux d'entre nous autres branleurs qui n'avons pas encore appris à la fermer. L'option la plus sûre, que je sois paranoïaque ou que Google m'ait inscrit sur une sorte de liste, serait de laisser tomber les essais anti-ploutocratie et de cesser de publier sur Counterpunch, sans même parler de The Unz Review, et probablement aussi d'abandonner toute mon histoire de roman de SF dystopique, et de m'assurer que mon deuxième roman se conforme aux règles « normales » des branleurs élitistes (que tous les branleurs élitistes connaissent, mais qui techniquement, n'existent pas). Qui sait, si je joue correctement le jeu, peut-être pourrai-je même en vendre les droits à Miramax ou... OK, à une quelconque autre corporation dirigée par des ploutocrates.

Une fois que j'aurai fait cela, je pense que Google souhaitera me rendre une existence et ramener mes livres à la visibilité, et je chevaucherai dans la lumière chaude du soleil couchant, à Hollywood, avec les Clinton, les Clooney, les Pichai et peut-être même Barack Obama lui-même, s'il n'est pas en train de faire du jet-ski avec Richard Branson ou de dîner avec Jeff et MacKenzie Bezos, qui se trouvent justement vivre à deux pas, ou de tenter de fourguer le TPP à la télé. Comme à ce moment, Counterpunch et toutes les autres publications « illégitimes » auront été forcées de migrer vers le dark web, je n'aurai de toutes façons pas perdu grand-chose.

Je sais, ce que je dis a l'air plutôt froid et cynique, mais mes amis de gauche progressiste comprendront... J'espère seulement que mes nouveaux fans suprémacistes blancs sauront me pardonner.

Traduction Entelekheia
Image Pixabay

 entelekheia.fr

 Commenter
newsnet 17/11/05 13:27
Cette tactique ne se contente pas d'étouffer l'information. Elle impose le conformisme à un niveau de profondeur bien plus important.
Ce n'est pas une question de censure... le système opère avec des récompenses et des punitions, de la coercition financière et affective, et des formes plus subtiles d'intimidation.