La question du logement tue la classe moyenne des pays occidentaux (et c'est la faute de la Russie...) par Victoria Nikiforova

25/10/2017 9 min histoireetsociete.wordpress.com #134387

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24 octobre 2017

Photo: FinbarrO'Reilly / Reuters

Incendies criminels, vandalisme, révoltes - ainsi va la guerre contre les développeurs dans les villes les plus riches d'Europe et des États-Unis. Dans ce combat, la génération des trentenaires actuels, n'ayant pas la possibilité d'acquérir des biens immobiliers, se transforme peu à peu en lumpen. Curieusement, c'est l'une des conséquences de l'effondrement de l'URSS.

La dégradation rapide de la classe moyenne dans les pays du «milliard d'or» n'est pas si perceptible, si l'on se concentre sur les salaires moyens. Une image légèrement différente émerge si nous comparons ces salaires avec les prix du logement. Au cours des vingt dernières années, ils ont doublé et quadruplé.

Le prix moyen d'un demi-million de dollars pour un modeste appartement ou une maison dans les plus grandes villes de l'Ancien et du Nouveau Monde a pratiquement privé la génération des milléniaux (c'est-à-dire les personnes nées en 1980-1990) de l'acquisition de leur propre logement. D'où les conflits des «nouveaux sans-abri» avec les résidents des zones où l'on prévoit de densifier la construction. Derrière les émeutes et les incendies criminels, dirigés contre la gentrification, se trouve une véritable guerre interne qui se déroule entre les classes et les générations de pays occidentaux.

La gentrification en soi est une bonne idée. C'est le processus d'ennoblissement d'un quartier pauvre, au cours duquel des galeries d'art apparaissent à la place des taudis, les restaurants de luxe à la placedes gargotes, et les complexes résidentiels d'élite à la placedes cage à poules construites après la Seconde Guerre mondiale.

Cependant, à Los Angeles et à San Francisco, à Londres et à Berlin, les tentatives de gentrification des anciens quartiers font l'objet de violentes protestations populaires. À Brooklyn, à New York, des foules enragées saccagent les nouveaux bars et battent leurs clients. Dans la région de Boyle Heights à Los Angeles, les habitants attaquent les propriétaires de galeries d'art contemporain. Dans le prestigieux quartier de San Francisco, East Bayon met tout simplement le feu aux complexes résidentiels en construction.

Tout ceci s'explique simplement. Alors qu'en Chine, en Inde et en Russie, la part des familles propriétaires de biens immobiliers ne cesse de croître et oscille entre 84 et 90%, dans les pays du «milliard d'or», il y a un processus inverse. La proportion de propriétaires aux États-Unis et en Angleterre a diminué régulièrement au cours des 20-30 dernières années et aujourd'hui, elle est à peu près le même que dans les années 1960 - un peu plus de 60 %.

Dans le même temps, dans les régions défavorisées, le nombre de propriétaires est minime - les gens louent de mauvais appartements depuis des décennies pour des tarifs bas. Les autorités et les promoteurs imaginent souvent la chose comme si dans ces quartiers seuls vivaient des lumpen, des alcooliques et des toxicomanes. Cependant, les locataires de logements bon marché dans les villes les plus chères des États-Unis et d'Europe sont avant tout des employés de l'État, des infirmières, des enseignants et des policiers. C'est l'ancienne classe moyenne, dont les salaires sont à peine suffisants aujourd'hui face à l'augmentation rapide des loyers.

Il est clair que la gentrification est bénéfique pour les propriétaires, leur propre logement augmente en prix, ce qui permet de gonfler le loyer. Mais pour les locataires, elle est pareille à la mort - ils ne peuvent pas tout simplement faire face aux nouveaux tarifs. En conséquence, vous devez déménager de votre quartier habituel à la périphérie lointaine et supporter chaque jour un trajet important de la maison au travail.

Surtout les anciens sont ennuyés que les appartements nouvellement construits restent souvent inhabités. Les investisseurs - généralement des étrangers ou des non-résidents - y investissent, dans l'espoir d'une nouvelle hausse des prix, et oublient cette propriété pendant des années. Ainsi, plus de 40% des appartements des nouveaux immeubles de Londres, vendus en 2016, sont inoccupés aujourd'hui, sans locataires.

Le moteur de la gentrification n'est pas seulement les développeurs avides. Les résidents locaux sont responsables de leurs problèmes et des entreprises progressistes comme Uber, Airbnb et même les services de location de vélos. En effet, les taxis et les bicyclettes augmentent l'accessibilité des transports de la région, et Airbnb attire les touristes fortunés. En conséquence, le loyer grimpe à nouveau.

Au cours de la dernière décennie, la gentrification la plus sévère a eu lieu dans presque toute la ville d'Amsterdam - l'une des capitales touristiques d'Europe. Ayant maîtrisé les services de location d'appartements, leurs propriétaires ont réalisé que la location d'une maison sur une courte période à 200 euros par nuit est beaucoup plus rentable qu'un bail à long terme. En conséquence, les anciens locataires ont dû déménager dans les banlieues lointaines.

Sous la pression des résidents locaux, les autorités municipales d'Amsterdam, de San Francisco et de New York ont tenté de combattre Airbnb, mais, dans l'ensemble, ils n'ont pu faire.

Un « génocide social » -c'est ainsi que les militants de la lutte contre la gentrification appellent aujourd'hui le nettoyage des vieilles zones urbaines.

Cependant, blâmer les constructeurs et les sociétés Internet est stupide - ils suivent simplement la tendance. La véritable raison de l'embourgeoisement est le besoin urgent d'une génération de milléniauxd'acquérir au moins leur logement. Même les personnes bien payées, qui sont nées en 1980-1990, ne peuvent acheter de biens immobiliers vu le prix moyen du marché. Pour acheter un modeste appartement d'une chambre à Londres, un Londonien doit accumuler de 13 à 52 de ses salaires annuels.

Selon les calculs du groupe «Jeunes et invincibles» - des militants luttant pour le logement abordable aux États-Unis - le montant moyen des économies d'un millénaire américain typique est de 29 000 dollars. En 1989, l'accumulation d'un baby-boomer typique était de 61 000 dollars. Dans le même temps, il convient de souligner le pouvoir d'achat du dollar qui a drastiquement chuté: en 1989, un baby-boomer pouvait acheter un modeste appartement avec ses économies, alors que 29 000 aujourd'hui ne suffiront pas pour la première tranche d'une hypothèque.

En conséquence, en Chine, 70 % des milléniaux sont des propriétaires, et aux États-Unis et en Grande-Bretagne - de 31 à 35 %.

A la recherche d'un bien immobilier relativement bon marché, les milléniaux occidentaux commencent à investir les zones urbaines défavorables. Les premiers signes d'embourgeoisement sont les galeries d'art, les clubs de rock et les pubs pour les jeunes. Après eux, les constructeurs viennent. Et puis, selon le scénario déjà bien connu, commence la lutte des riverains contre les nouvelles constructions: rassemblements de protestation, saccage de pubs et de galeries, cocktails Molotov, chantage des propriétaires d'entreprises et incendies de bâtiments. Les dirigeants de cette lutte sont des représentants des groupes de gauche -on y trouve des militants antifa, des anarchistes, et des maoïstes.

Récemment, les développeurs ont trouvé un soutien. Ils sont défendus par ces milléniaux sans terre, pour qui l'achat d'une maison dans un nouveau bâtiment dans un mauvais quartier est la seule chance d'acquérir au moins quelque bien immobilier, et d'accéderainsi à la classe moyenne.

Les jeunes dont le revenu leur permet de contracter une hypothèque se sont regroupés pour promouvoir la construction de nouveaux logements. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, ils ont trouvé le nom de Yumbi («Yes, In My Background»), qui se traduit par «Oui, dans ma cour». Le mouvement est né comme une protestation contre Nimby - l'initiative publique « Non, pas dans ma cour ».

Depuis les années 1980, les baby-boomers, ayant réussi à construire des maisons, manifestaient contre toute construction qui ombrageait leurs cours et gênait leur tranquillité. Donc, il y avait Nimby. La position deYumbi est exactement le contraire. Essayant d'acheter un quelconque logement, ils essaient de construire de nouveaux complexes dans les zones de développement traditionnel.

Les quartiers périphériquesencombrés de gratte-ciels, dont se plaignent les habitants de Chine et de Russiesont pour Yumbi un rêve inaccessible. Ils ne sont pas satisfaits de «l'Amérique à un étage» ou de l'Angleterre à deux étages. Leurs associations militent pour la construction de complexes d'appartements à plusieurs étages où l'on pourrait acheter une maison à un prix raisonnable. Bien sûr, Yumbi soutient la gentrification et serait heureux de construire de nouveaux gratte-ciel sur l'emplacement des anciens taudis.

À Los Angeles, San Francisco, New York, Londres, Yumbi et Nimby sont en guerre pour chaque nouvelle construction. Il s'agit de vrais combats. « C'est un fossé entre les générations », a déclaré Greg Magofna, activiste de Yumbi, au quotidien The Guardian. - Beaucoup de personnes âgées ne comprennent tout simplement pas que le monde a changé et que cela nous met très en colère. Et nous disons que nous allons résoudre ce problème. »

Magofnaa 33 ans, il loue un studio de 27 mètres carrés à Alameda (San Francisco) et paie 1200 $ par mois pour cela. Et cela seulement parce que le conseil local a décidé de limiter la croissance des taux de location, car le prix de location habituel d'un tel appartement est d'environ trois mille dollars par mois. Il n'a pas d'argent même pour une voiture, ni pour un acompte sur une hypothèque - les banques exigent un minimum de 20%, et le prix d'un studio à San Francisco commence à partir d'un demi-million de dollars.

Le manque de logements ne permet même pas aux représentants de la génération du millénaire de devenir une vraie classe moyenne. Et ici la Russie est vraiment à blâmer pour ce problème du monde occidental. Bien sûr, seulement indirectement.

La classe moyenne occidentale des années 1950-1970 a été créée artificiellement. C'était une politique consciente de l'Etat pour prévenir les crises sociales et les révolutions, dans lesquelles la construction de logements bon marché jouait un rôle primordial. Le premier ministre allemand du Logement, Eberhard Wildermuth, a déclaré: « Le nombre d'Européens votant pour les communistes est inversement proportionnel au nombre d'appartements par habitant. »

Avec l'effondrement du communisme, cette menace adisparu- il n'y avait plus besoin de fournir des logements bon marché aux habitants, le marché a fait des ravages, et dans le contexte de l'affaiblissement constant des monnaies, l'immobilier a grimpé en flèche. Et avec le logement abordable, disparaitla classe moyenne et la génération des milléniaux, aussi globale et créative qu'elle soit, se transforme à vue d'œil en lumpen sans terre.

Traduction Marianne Dunlop

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