Méditation sur la difficulté à comprendre ce qui s'est passé en Urss

10/10/2017 6 min histoireetsociete.wordpress.com #133865

Au début de l'été 2017, en Russie alors que l'hiver s'incruste, est publiée cette caricature, un matou, ce n'est même plus un ours, s'interroge: ils ont vendu notre gaz, notre pétrole, nos forêts, comment s'y sont-ils pris pour vendre l'été ?

Je suis en train de lire un livre (de 1993) de Boris Kagarlitsky, rencontré au séminaire de Saint-Pétersbourg, les intellectuels et l'Etat soviétique de 1917 à nos jours (1 ). Il confirme ce que je disais à propos de Marx et la révolution russe sur 2 points :

1) Il dit « Marx prit très au sérieux les vues théoriques des narodniks russes, il y reconnut une hypothèse intéressante, se refusant tout à la fois à les approuver ou à les rejeter « sans autre forme de procès » (p.21). Les narodniks pensaient que la voie russe vers le socialisme passait non par l'industrie moderne mais par la commune villageoise, le mir.

2) Trotsky avait une conception de la dictature du prolétariat d'une grande fermeté, il écrivait « dans son essence, la dictature du prolétariat n'est pas une organisation vouée à la production de la culture d'une nouvelle société, mais un système révolutionnaire et militaire qui lutte pour elle » (p.38). En fait, pour Lénine comme pour lui si la victoire de la révolution exige de l'Etat qu'il se transforme en armée en campagne, liberté et démocratie ne seront pas à l'ordre du jour. En ce sens-là on peut toujours s'interroger sur la manière dont Karl Marx voyait ou non la dictature du prolétariat comme un mouvement de modernisation militarisé. Cela dit il est clair que la référence chez Marx est la Révolution française comme dictature de la bourgeoisie et à la terreur de Robespierre qui pousse le refus du compromis avec l'ordre féodal existant le plus loin possible.

Oui mais comment imaginer répondre à la guerre permanente qui a été livrée à la jeune Union soviétique un autre choix que par celui d'un système révolutionnaire et militaire, de la guerre civile soutenue par 14 puissances étrangères, avec ses 11 millions de morts dont 9 de civils à la guerre froide inaugurée par Hiroshima, en passant par la guerre contre le nazisme et ses 26 millions de morts ? Quelle a été l'influence sur l'état du parti de ces saignées permanentes qui ont touché les meilleurs révolutionnaires?

Ce qui est sûr c'est que néanmoins Lénine pensait que la Révolution russe déclencherait la révolution en Allemagne, l'échec spartakiste a été un coup terrible, il a mis en œuvre la Révolution dans un seul pays et Trotski s'est obstiné à penser que celle-ci dépendait de la Révolution permanente. Staline a véritablement donné corps au choix léniniste et tout subordonné à la réussite de la planification modernisant à un rythme accéléré l'URSS. Si 1927 consacre l'échec de la NEP et la fuite de Trotsky, nous avons vu que les dirigeants chinois attribuent la chute du socialisme d'abord à l'incapacité à corriger le conservatisme des dernières années de Joseph Staline (effectivement la guerre froide a entraîné le fait que 40% du PIB était consacré à l'armement), mais surtout au fait que cette stagnation a été entretenue par un parti corrompu et puis a prétendu être corrigé par le recours à la violation du marxisme léninisme, le retour au capitalisme, l'œuvre de Gorbatchev. La cause pour eux de la chute c'est la trahison de Gorbatchev mais celle-ci a été précédée par la difficulté de réformer et ensuite parallèlement le développement de la corruption au sein des 20 millions de membres du PCUS.

Il y a beaucoup à prendre dans ces premières réflexions qui nous viennent du parti communiste chinois, tout en sachant que leur publication dépend aussi de ce dans quoi ce parti est engagé en priorité qui est la lutte contre la corruption, tout en poursuivant les « réformes » du socialisme de marché dont on peut penser qu'elles engendrent cette corruption.

Notre livre ne présente pas une thèse, mais verse des pièces au dossier qui effectivement peuvent coïncider avec cette analyse mais qui témoignent aussi à quel point ce que fut l'URSS est resté pour l'immense majorité de sa population un souvenir positif. Nous ne disons rien de plus, nous donnons à voir en quatre parties qui toutes présentent des sortes de fiches de lecture sur des faits, nous invitons à la réflexion collective, celle des chercheurs, mais aussi celle des militants.

Je dois dire qu'après m'être interrogée depuis de nombreuses années sur ces questions, j'ai beaucoup de mal à supporter les légendes qui tiennent lieu d'analyse et les procès que l'on peut faire, les accusations de « stalinisme », l'hagiographie trotskiste qui a profondément pénétré le PCF - par parenthèse comment expliquer à ces gens-là que je ne suis pas anti-trotskiste en ce qui concerne Trotski lui-même, que le problème ce sont ses disciples, comme ceux de Staline d'ailleurs.

Aujourd'hui, je viens de publier une magnifique histoire qui fait songer au film Les nuits blanches du facteur et qui illustre à sa manière un état d'esprit plus général face à un pays « qui n'existe plus » et dont nombreux sont qui s'obstinent à faire comme si, mais aussi à refuser de voter... Hier nous nous demandions avec Marianne comment faire comprendre aux Français que 68% des Russes, des anciens soviétiques regrettent l'URSS ? Comment alors que nous-mêmes n'arrivons même pas à mesurer l'intensité de ce regret, ce qu'il contient... Marianne me dit c'est difficile parce qu'on se demande alors pourquoi ils ne font pas la Révolution, ne votent pas plus encore pour les communistes. Elle ajoutait, tout ce qu'ils souhaitent c'est la stabilité, ne rien changer, ils sont profondément traumatisés, ils ne se sentent plus de revivre tout ce qu'ils ont vécu. La chute de l'URSS, la passage au capitalisme a été un profond traumatisme. Ils ont peur comme des gens blessés.

Elle a ajouté quelque chose qui me paraît vrai, totalement vrai, la manière dont le capitalisme s'est mis à faire des exemples, au Chili avec Pinochet pour freiner la montée des révolutions... Faire peur non pour engendrer l'adhésion mais pour nous faire réfugier dans un endroit où nous espérons ne pas être atteint.

Est-ce si difficile à comprendre dans une France qui depuis des années ne se bat plus pour la transformation, la fin du capitalisme, une autre société mais pour au moins conserver ce que les autres générations ont conquis par leur lutte. Le capitalisme ne cherche même plus à nous faire adhérer à son système, il provoque, nous insulte et nous convainc de notre « inutilité ».

Danielle Bleitrach

(1) Boris Kagarlitsky. Les intellectuels et l'Etat soviétique de 1917 à nos jours. Traduit de l'anglais par Pierre Emmanuel Dauzat (édition anglaise 1988) Presse universitaire de France (1993)

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