Colombie : La consultation populaire à Ortega (département du Tolima)

08/08/2017 7 min tlaxcala-int.org #131989

José Javier Capera Figueroa

Nous vivons une époque très complexe, cernés par des crises de tout ordre, et comme si cela ne suffisait pas, la réalité politique de la Colombie n'arrête pas d'interférer avec notre quotidien. La lutte pour la terre et la défense du territoire sont devenues une des grandes revendications des organisations, des mouvements, des collectifs et des groupes sociaux.

Le Tolima en Colombie

Ces derniers mois, la question de la nature de l'impact et la légalité de la consultation populaire a fini par déclencher une polémique. Que veut dire cette consultation pour la démocratie ? Quel est le sens de ce vote, de la participation et des décisions politiques que prennent les peuples en ce qui concerne leurs territoires ?

Bien sur, une fois de plus, ce que fait apparaître l'échange de tirs entre l'État et les collectivités territoriales, c'est les conflits d'intérêts entre le centre et la périphérie. Voilà donc quelques échos de la terre de Macondo, dans le contexte d'un processus de paix lent, boiteux, souvent interrompu à cause d 'acteurs qui n'ont rien à voir avec le processus de paix, la question des territoires ou celle de l'autodétermination des communautés.

Manuel Quintín Lame, en compagnie de certains de ses hommes après son arrestation à Popayán, le 10 juin 1916.

Ce qui s'est passé dans un village du Tolima, Ortega, rend bien compte de la volatilité des rapports entre un État attaché à ses prérogatives et le pouvoir organisé dans les communautés. C'est la terre sur laquelle Quintín Lame organisa la lutte pour la reconquête du grand resguardo 1 d'Ortega et Chaparal. Le besoin d'un type d'éducation particulier y est pressant/ Et la lutte indigène pour la défense du territoire, de l'eau et de la vie remonte à très longtemps Tout cela converge dans la volonté d'unité des communautés.

Le peuple Pijao d' Ortega, qui défend ses terres ancestrales

Divers collectifs, organisations indiennes, groupes de métis, de femmes, de commerçants, ont relevé le défi suivant : organiser une consultation populaire à Ortega. Les retours que nous avons à ce sujet sont significatifs. Selon James Ducuara, un des porte-paroles et organisateurs du projet : « Nous avons déjà le résultat de la campagne de collecte de signatures, et nous, les Ortegunos, nous sommes ravis. Cinq mille quatre cent trente sept signatures validées... La loi en exigeait 2400 (10 pour cent des électeurs recensés). A Ortega, nous en avons récolté plus du double. Vive la consultation populaire ! »

8 668 habitants d'Ortega ont signé la pétition demandant la consultation populaire

Cela étant, le processus n'est pas sans arêtes, et s'avère très controversé. D'un côté, nous avons la multinationale du pétrole Hocol, qui a intenté une action auprès de la mairie pour empêcher la vérification des signatures récoltées, ce qui revient à ôter toute légitimité à la consultation. D'un autre coté, un maire qui ne communique ni avec les médias, ni avec les porte-paroles du mouvement, ni avec l'opinion publique, où l'on voit que la décision prise de manière collégiale par les communautés et les organisations d'Ortega ne bénéficie d'aucun soutien politique.

L'oléoduc du Haut Magdalena en cours de réalisation

Il ne s'agit pas d'une simple dispute locale pour le pouvoir. Ce qui est en jeu, c'est la réputation et la liberté de certains leaders sociaux ou membres de la communauté, victimes de diffamation et de poursuites. Une façon de renforcer la logique gamonaliste 2 qui se resserre au fur et à mesure qu'avance le processus de paix. Une tactique très banale chez les élites et les secteurs politiques conservateurs lorsqu'ils veulent s'opposer aux mouvements sociaux qui émergent dans une région.

Dans le canton d'Ortega, on observe une série de défaillances structurelles concernant la répartition des ressources publiques ; c'est toujours la même chose : des routes dans un état lamentable, des programmes d'éducation qui restent en plan, et des communautés indiennes dont les coutumes, usages et pratiques sur leurs territoires ne sont pas respectées 3

Enfin, le scenario qui s'annonce est particulièrement conflictuel. Deux logiques s'affrontent. D'un côté, la volonté d'auto-détermination, d'autonomie et de liberté des organisations sociales qui veulent prendre des décisions pour leurs territoires. D'un autre, les intérêts des multinationales, qui marchent main dans la main avec l'État. Un État très méfiant face à la souveraineté populaire qui s'affirme dans ces consultations et à la résistance des communautés, qui veulent, pour les générations à venir, un Bien Vivre basé sur le respect de la terre, de l'eau et de la nature

Post-scriptum: Le conflit entre le département du Chocó et la ville d'Antioquia, qui revendiquent tous les deux la propriété de la commune Belén de Bajirá, rend bien compte de la dépolitisation de la question de la terre. On peut toujours essayer d'avancer dans le processus de paix, si on ne respecte pas les choix des zones victimes du conflit, on ne pourra pas construire la paix sur le territoire.

NdlT/NdE

1 Le Resguardo (réserve) est une institution de la Couronne espagnole en Amérique, confirmée par un décret de Bolivar en 1820 et inscrite dans la constitution colombienne en vigueur. Il s'agit d'un territoire sur lequel vivaient exclusivement des Indiens d'un groupe donné. Ce territoire bénéficiait d'un statut et d'une législation spéciale mais ses limites n'étaient jamais claires ni stables.. Le besoin de concentrer la main d'œuvre, celui de percevoir facilement l'impôt auquel étaient assujettis les Indiens et le projet ségrégationniste de l'Empire espagnol (république d'Indiens d'un côté, république d'Espagnols de l'autre) explique la création du resguardo. Constamment menacés par la cupidité des colons qui rognaient régulièrement les terres, ces resguardos ont une histoire violente, les légitimes propriétaires se battant, depuis la Colonia jusqu'à nos jours, pour les conserver. La Gran Comunidad de Ortega y Chaparral, instituée à la fin du XVIème siècle, est constituée de dix resguardos..

2 Le gamonalismo (de l'espagnol du Pérou gamonal, grand propriétaire foncier) est une pratique propre aux groupes politiques traditionnels d'une région. Né au Pérou, le terme, utilisé par le penseur socialiste Mariategui, s'est diffusé dans les autres pays andins. Il désigne les pratiques prédatrices des éleveurs, fermiers et grands propriétaires fonciers, qui attaquent des communautés et des collectifs en lutte pour l'autonomie de leurs territoire et la défense de leurs terres collectives. Voir: Belén de Bajrá en la frontera del Federalismo, Alfredo Molano Bravo, El Espectador, 22 de julio de 2017

3 En Colombie on appelle éléphants les travaux et créations d'infrastructures qui n'aboutissent jamais, qu'il s'agisse de chantiers resté à l'abandon, de passages piétons jamais utilisés, de gares du Transmilenium jamais mises en service bien que terminées, de planifications erronées, ou de corruption.

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