La Turquie va-t-elle chasser l'Otan de ses bases aériennes?

17/05/2017 9 min fr.sputniknews.com #128901

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La chancelière allemande Angela Merkel a fait savoir que l'aviation allemande « pourrait être transférée en Jordanie ». Plus tôt, la presse avait déjà annoncé qu'Ankara avait l'intention d'expulser l'armée de l'air américaine de cette même base. Les experts y voient un avertissement de la Turquie à ses alliés. Mais osera-t-elle fermer totalement Incirlik aux avions de l'Otan? Selon RT.

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Merkel: l'Allemagne recherche une alternative à la base turque d'Incirlik

Angela Merkel a annoncé le départ imminent des troupes allemandes de la base aérienne turque après une notification d'Ankara indiquant que le groupe de députés allemands qui devait visiter Incirlik le 16 mai ne pouvait pas pénétrer sur la base.

« Nous allons poursuivre les négociations avec la Turquie mais, en parallèle, nous étudierons d'autres options de déploiement militaire. Cela signifie que nous chercherons une alternative à la base d'Incirlik, par exemple en Jordanie », a déclaré Angela Merkel dont les propos sont repris par The Independent.

La fin de la mission allemande?

Ce ton très diplomatique « nous poursuivrons les négociations » et exempt de dureté envers la Turquie est compréhensible: Incirlik est l'aérodrome le plus pratique pour la coalition occidentale.

Si Angela Merkel décidait définitivement d'interrompre le séjour de ses militaires sur la base turque, la campagne de l'armée de l'air allemande au Moyen-Orient s'arrêterait là.

Les principaux combats contre l'État islamique (EI) se déroulent au nord et dans l'est de la Syrie, alors que la Jordanie se trouve au sud de la république arabe: l'aviation allemande devrait donc parcourir 1 400 km pour faire un aller-retour jusqu'à Raqqa, et 1 800 km pour se rendre jusqu'à Mossoul et revenir. Sachant que l'autonomie opérationnelle des avions de la Luftwaffe Eurofighter Typhoon et Panavia Tornado est de 1 390 km.

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Berlin doit choisir entre Ankara et les putschistes présumés, selon la Turquie

La Turquie a autorisé les avions de l'Otan à utiliser Incirlik pour attaquer Daech le 24 juillet 2015. Le 4 décembre 2015, le Bundestag a approuvé la projection de six avions de reconnaissance Tornado dans la zone du conflit et d'un contingent de 1 200 hommes sachant que le parlement n'avait pas autorisé les frappes aériennes et la participation des soldats aux opérations militaires.

Début mai, Der Spiegel a rapporté que Washington avait exigé de Berlin qu'il renforce sa mission en Syrie et en Irak. Le 11 mai, pendant une conférence de presse conjointe avec le secrétaire général de l'Otan Jens Stoltenberg, Angela Merkel a laissé entendre que l'Allemagne n'avait pas l'intention de se plier aux conditions des USA.

Le torchon brûle entre Ankara et Berlin

Le sort de la présence de l'Allemagne à Incirlik pourrait être définitivement réglé à l'issue de l'entretien du président américain Donald Trump avec son homologue turc Recep Tayyip Erdogan. Ankara en veut manifestement à l'Allemagne pour le surplace que fait son processus d'association à l'UE, et Washington est manifestement mécontent de la retiveté de Merkel en prévision des législatives de septembre 2017.

Les problèmes de l'Allemagne liés à la présence de ses militaires à Incirlik ont commencé il y a environ deux ans. Le 2 juin 2016, le Bundestag a adopté un projet de loi reconnaissant les événements de 1915 dans l'Empire ottoman comme un génocide contre le peuple arménien. De manière prévisible, la réaction de la Turquie fut très dure.

Une semaine plus tard, la presse annonçait qu'Ankara songeait à interdire à l'aviation allemande d'utiliser Incirlik. Cependant, les autorités turques se sont abstenues de tout commentaire officiel.

Fin août 2016, Ankara a refusé d'accueillir des députés allemands sur la base aérienne. Comme aujourd'hui, Berlin avait menacé de projeter les avions sur des aérodromes alternatifs en Jordanie ou à Chypre. Au final, l'Allemagne n'a pas mis en application ses menaces même si les relations avec la Turquie ont continué de se détériorer.

La porte vers l'Europe se referme

Le fond des différends entre Ankara et Berlin réside dans leur différence d'approche de l'intégration européenne de la Turquie. Erdogan exige de l'UE la levée du régime de visas et des préférences économiques en échange d'une rétention des migrants en provenance du Moyen-Orient.

La Turquie cherche depuis un demi-siècle à rejoindre l'UE mais le comportement de l'Allemagne et d'autres pays européens témoigne d'une totale réticence à tenir compte des intérêts d'Ankara.

Les politiciens et les journalistes européens ont durement critiqué le référendum turc du 16 avril sur l'élargissement des pouvoirs du président: Erdogan a été accusé de porter atteinte à la démocratie et d'essayer de légaliser le régime autoritaire établi. Le ministre autrichien des Affaires étrangères Sebastian Kurz a déclaré que la porte vers l'Europe s'était définitivement fermée pour Ankara.

Cependant, la réaction la plus douloureuse pour Erdogan a été celle, modérée, de l'UE et de l'Occident collectif à la mutinerie militaire dans la nuit du 16 juillet 2016. Le général Bekir Ercan Van, commandant d'Incirlik suspecté de l'organisation du coup d'État, a été arrêté. D'après l'enquête, la base aérienne où est déployée l'aviation des alliés de l'Otan était le cerveau d'opération des putschistes.

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Des députés allemands interdits d'accès à la base turque d'Incirlik

Erdogan a instauré un état d'urgence de trois mois pour prendre des mesures urgentes afin d'interpeller les rebelles. En réponse, le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier a suggéré au dirigeant turc de calmer ses ardeurs et de réduire la durée de l'état d'urgence.

Plus tard, Berlin a jugé infondées les accusations d'Erdogan avancées contre le prédicateur Fethullah Gülen réfugié aux États-Unis. Ankara est persuadé que Gülen a inspiré la mutinerie, et près de 300 personnes et organisations associées à lui ont trouvé un refuge en Allemagne. Les renseignements allemands nient les arguments d'Ankara.

La question kurde

Erdogan est particulièrement irrité par la position conciliante de Berlin envers les manifestations organisées par des Kurdes. En novembre 2016, le dirigeant turc a qualifié l'Allemagne de "pays complice du terrorisme" et en mars 2017, après l'interdiction faite aux politiciens turcs de tenir des discours devant les communautés turques des villes allemandes, Erdogan a accusé l'Allemagne de « nazisme ».

Par cette accusation très provocatrice, le président turc faisait allusion au parti pris de Berlin à l'égard des Turcs ethniques sur fond d'une attitude bienveillante envers d'autres nationalistes d'Allemagne et les Kurdes.

La question kurde est une autre pomme de discorde entre Ankara et l'Occident, notamment les États-Unis, qui apportent un soutien militaire aux Kurdes syriens. Il est fort probable que ce sujet soit central pendant l'entretien à venir entre Trump et Erdogan.

Le 1er mars, la revue Teni Safak a annoncé qu'Ankara pourrait demander à l'aviation américaine de quitter Incirlik à cause de l'étroite collaboration du Pentagone avec les Unités de protection du peuple (YPG). Les autorités turques pourraient aller jusqu'à fermer leur espace aérien aux USA.

Un marchandage politique

L'orientaliste Ajdar Kourtov, rédacteur en chef du magazine Les problèmes de stratégie nationale, souligne qu'Erdogan est parfaitement conscient de l'immense signification de la base aérienne pour les alliés, et que le président turc utilise la présence de l'aviation occidentale à Incirlik à des fins politiques.

« En fait, Erdogan marchande avec les USA et l'UE. Quand il entend des critiques à son égard ou qu'il reçoit des informations sur les intentions qu'auraient certains pays d'aider les Kurdes, on annonce immédiatement la disposition d'Ankara à fermer Incirlik aux alliés. La situation avec l'Allemagne le confirme une fois de plus », analyse l'expert.

© Flickr/ US Air Force
Washington trouvera-t-il une alternative à la base d'Incirlik?

Ce dernier est certain qu'au final Erdogan ne se décidera pas à sommer Berlin ou Washington de quitter la base aérienne. Selon lui, ladite "solidarité euro-atlantique" continue de jouer un rôle primordial pour la Turquie.

« De plus, il ne faut pas oublier qu'Ankara reçoit de l'argent pour cette location. La bravade d'Erdogan est politique. Il maintient les alliés sous tension et renforce à la fois l'image d'un dirigeant fort aux yeux des citoyens en montrant qu'à tout moment la Turquie peut rompre avec l'Otan, même s'il est peu probable que cela se produise », note Ajdar Kourtov.

« Erdogan comprend forcément que l'Occident l'a trahi de facto dans l'affaire du coup d'État. Il est évident que les USA étaient au courant des intentions des putschistes mais qu'ils n'en ont pas averti Erdogan. Je pense que le président turc ne se fait aucune illusion. Nous assistons à un jeu dangereux et complexe pour

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