17/05/2017 8 min entelekheia.fr #128893

Paix, harmonie et bonheur, et un déluge de yuans

Suite de la couverture du forum de Pékin sur la nouvelle Route de la soie.
Une nouvelle définition de la mondialisation, non plus fondée sur la primauté du secteur privé et de la finance, mais sur une initiative géopolitique/économique chinoise d'État adressée à des pays souverains, en d'autres termes une interconnexion organisée par les planificateurs du gouvernement chinois, et inscrite dans le cadre d'un monde multipolaire - c'est comme ça que se présente la méga-aventure eurasienne One Belt, One Road. Face à l'ampleur du projet, des craintes de tentatives d'empiétement de la Chine dans la souveraineté des autres pays et à terme, d'une mainmise de la Chine sur le monde se sont fait jour (avec l'Inde en paranoïaque N°1), à quoi le président Xi a répondu dans son discours d'ouverture du forum, « La Chine est prête à partager son expérience en matière de développement avec tous les pays. Nous n'interférerons pas dans les affaires intérieures des autres pays. Nous n'exporterons pas notre système social ou notre modèle de développement, et par-dessus tout, nous n'imposerons pas nos vues aux autres. Avec Belt and Road, nous ne retournerons pas aux anciens méthodes de jeux de pouvoir entre ennemis. Nous espérons créer un nouveau modèle de coopération et de bénéfices mutuels ».
Reste à savoir comment tout cela va s'articuler, pays par pays.

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Par Pepe Escobar
Article paru sur Asia Times sous le titre Peace, harmony and happiness, plus a deluge of yuan

La mondialisation inclusive, le marché mondial gagnant-gagnant, Made in China 2025... le président Xi utilise le forum Belt and Road pour expliquer comment l'expansion des initiatives commerciales changera la Chine et le monde

Le président Xi Jinping, dans son adresse d'ouverture des deux jours du forum Belt and Road pour la coopération internationale à Pékin, a fait de son mieux pour expliquer l'avenir des nouvelles Routes de la soie.

Xi a dit que l'Initiative Belt and Road (Initiative ceinture et route) - dénommée auparavant « One Belt, One Road » (une ceinture, une route) (1 ) - est un projet multilatéral appelé à apporter « la paix, l'harmonie et le bonheur » à travers l'Eurasie en « connectant stratégiquement » des nations aussi diverses que la Russie, la Mongolie, la Turquie et le Vietnam à travers des plans de développement souvent d'ores et déjà opérationnels. Et, a-t-il ajouté, ils seront fructueux parce que des financements supplémentaires sont déjà en chemin.

Xi a dit à son public, qui comprenait le président russe Vladimir Poutine, le président turc Recep Tayyip Erdogan, le président des Philippines Rodrigo Duterte et une foule d'autres leaders mondiaux et d'officiels de haut rang, qu'il avait proposé 780 milliards supplémentaires de RMB (approximativement 113 milliards des dollars) à venir par plusieurs sources.

Elles comprennent le Fonds de la Route de la soie ; la Banque de développement chinoise ; la Banque chinoise d'import-export, et aussi des capitaux d'outre-mer fournis par des banques chinoises. La Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (AIIB) n'est pas - en tous cas, pas pour le moment - comprise dans le package proposé.

Cela laisse quand beaucoup de chemin à parcourir avant de pouvoir satisfaire aux besoins gargantuesques de l'Asie en infrastructures - estimés au bas mot à 5 trillions de dollars d'ici 2022.

La logique économique veut effectivement une plus grande connectivité entre l'Asie et l'Europe, à mesure de la multiplication des échanges commerciaux mutuels. L'Italie et le Royaume-Uni soutiennent déjà les nouvelles Routes de la soie. De même que les industriels allemands.

De façon significative, avant le sommet, Xi était au téléphone avec le nouveau président français Emmanuel Macron, qui a pris ses fonctions ce dimanche. Xi n'a pas seulement offert le soutien verbal à l'intégration européenne requis par les circonstances, il a encouragé Macron à s'engager dans les nouvelles Routes de la soie - dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles ne sont pas bien comprises par les médias et les entreprises françaises - dans le cadre d'une stratégie d'unification de l'UE.

Il n'y a pas de doute sur le fait que cet effort de masse de construction d'infrastructures - des pipelines, des ports, des routes, des voies ferroviaires à haute vitesse, des fibres optiques - destiné à unifier l'Eurasie en un seul bazar commercial est le projet géopolitique/géo-économique définitif du XXIe siècle.

One Belt, One Road/l'Initiative Belt and Road va configurer la mondialisation de deuxième génération, celle que Xi avait défini, à Davos, comme de la « mondialisation inclusive ».

Ce qui est la même chose que la définir comme de la « mondialisation dé-américanisée ».

Et One Belt, One Road/l'Initiative Belt and Road agira certainement comme l'un des ingrédients essentiels de la politique de Xi, Made in China 2025, et du concept central du « Rêve chinois ». L'initiative est devenue le bras commercial/économique de l'ambition de Xi, mener la Chine à un statut de pays « modérément prospère ».

Ce que Xi voulait, au cours du sommet de Pékin, était traiter de deux sujets-clés, mais controversés. Comment la Chine se propose de financer One Belt, One Road. Et comment construire un consensus autour de l'aspect « gagnant-gagnant » pan-eurasien de l'opération.

Au sujet de ce chat noir ou blanc

L'activité sur la nouvelle Route de la soie est déjà frénétique. Prenez les liaisons de transport Europe-Asie, par exemple. Elles couvrent 51 vois ferrées différentes, avec des trains de marchandises qui connectent déjà 27 villes chinoises et 28 villes d'Europe. Il y a aussi une ligne ferroviaire prévue entre la Chine et le Laos, et une voie à haute vitesse entre la province du Yunnan en Chine et la Thaïlande. En Malaisie, il y a le consortium industriel de Kuantan et le traitement de l'aluminium et de l'huile de palme. En Turquie, trois compagnies d'État chinoises sont en train de transformer le troisième port du pays, Kumport, en plateforme de la nouvelle Route de la soie.

Parmi cette myriade de projets, le plus ambitieux est probablement le China-Pakistan Economic Corridor (CPEC, Corridor économique Pakistan-Chine), un projet de 46 milliards de dollars. C'est un réseau complexe de routes, de voies ferroviaires, de pipelines de gaz/pétrole, de ports, d'aéroports et de zones économiques spéciales connectant le Xinjiang au port de Gwadar, dans le Baloutchistan, et le premier des projets de la nouvelle Route de la soie à obtenir des investissements directs du Fonds de la Route de la soie.

En novembre 2016, l'autoroute de Karakoram remise à neuf et étendue reliait ce port maritime arabe à une ancienne ville de la Route de la soie, Kashgar.

Comme l'a souligné Xi, la Chine, au delà du Corridor économique Pakistan-Chine, se rapprochera géopolitiquement du Pakistan dans le cadre de l'Organisation de coopération de Shanghai (SCO).

Comme prévu, l'Inde a fait une crise de nerfs - et n'a envoyé qu'une délégation de sous-fifres au sommet de Pékin.

Cela pourrait être qualifié de contre-productif parce que les stratégies de développement de la Chine et de l'Inde ne sont pas mutuellement exclusives. En importance, l'Inde est le deuxième actionnaire de la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (AIIB) après la Chine, et la Chine et l'Inde sont partenaires à égalité dans la Nouvelle banque de développement des BRICS, qui n'est pas directement impliquée dans le financement des projets des nouvelles Routes de la soie.

Et, par-dessus tout, la Chine et l'Inde sont tous deux membres du corridor économique Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar (BCIM-EC) ; qui a pour but - quoi d'autre - le développement économique. Le BCIM-EC peut soit devenir une branche des nouvelles Routes de la soie, soit continuer comme un mécanisme autonome, avec une égalité des voix de ses partenaires.

Ainsi, pour mettre Deng Xiaoping au goût du jour, « qu'importe si le chat de la nouvelle Route de la soie est noir ou blanc, du moment qu'il attrape des souris ». Et attraper des souris, au XXIe siècle, signifie une intégration de l'Eurasie.

Traduction Entelekheia
Photo Pixabay : Yuans

(1) NdT : Les cafouillages autour du nom proviennent du fait que, tout comme l'ancienne Route de la soie, « One Belt, One Road » (« Une ceinture, une route ») ne désigne pas une route unique, mais un réseau complexe de routes terrestres, fluviales, maritimes... Apparemment, le singulier entraînait des malentendus, ce qui brouillait encore plus la communication chinoise sur l'initiative. D'où le nouveau nom, « Belt and Road initiative » (« Initiative ceinture et route », qui reste au singulier mais retire au moins les « one »/ « une »), et le pluriel employé par Pepe Escobar (« les nouvelles Routes de la soie »).

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