17/05/2017 9 min entelekheia.fr néocon tactique stratégie Al-Qaïda Syrie Russie #128891

Trump change de vitesse : la nouvelle stratégie en Syrie est aujourd'hui entre les mains de Tillerson et Lavrov

Encore un revirement de Trump que rien de précis n'explique : après des promesses de campagne de refonte de la politique étrangère des USA dans une direction pacifiste fondée sur des traités commerciaux, puis un premier revirement militariste et agressif consécutif à son élection et, on le suppose, à des pressions des « élites » néocon américaines (dont la guerre perpétuelle semble être le seul horizon), assiste-t-on à un retour de Trump N° 1 ? Le 9 mai dernier, Trump a surpris tous les observateurs - et sidéré les démocrates - en débarquant sans explications James Comey, le directeur du FBI. Comey, qui était la bête noire des démocrates depuis ses velléités d'enquêtes contre Hillary Clinton pendant la présidentielle, est aujourd'hui devenu leur martyr. Et pendant qu'ils sont occupés à débattre des limites des pouvoirs présidentiels et à examiner les possibilités de destituer Trump, celui-ci parle avec Poutine, Lavrov rencontre Tillerson et le président à Washington, et les pourparlers sur la Syrie avancent.

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Par Alastair Crooke
Paru sur Sic Semper Tyrannis sous le titre Trump Changes Gear: Strategic Syria policy now lies with Tillerson and Lavrov

Peut-être aurions-nous dû prêter plus d'attention à Roger Stone, un vieil ami du président et son directeur de campagne électorale, qui insiste, et insiste catégoriquement, sur le fait que Trump « n'obéit à personne ». Ceux qui pensent que Trump peut être manipulé se trompent, selon Stone. Ils le lisent de travers et réalisent ensuite qu'ils étaient dans l'erreur. Nous nous référons aux négociations d'Astana sur la Syrie.

Étant donnée la poussière soulevée à Washington par l'éviction du chef du FBI James Comey, Astana est passée inaperçue. Mais à Astana, le 'changement de vitesse » est substantiel et mérite que l'on s'y intéresse. En résumé, Trump a décidé de ne pas interférer dans les progrès des négociations, et de voir si elles mènent à un changement stratégique de la situation syrienne. Deux points en émergent : d'abord, Trump évalue la Russie et l'Iran. Les préjugés idéologiques sont en suspens pour le moment, et les deux pays seront jugés sur leurs actions. (Je pense qu'ils en seront tous deux satisfaits).

Le second changement concerne quelques-uns des conseillers militaires de Trump (mais pas tous). Ces derniers avaient été très influents sur la formulation de la politique étrangère américaine jusqu'à maintenant. Plus aujourd'hui (au moins sur la Syrie). Il n'y a pas de doute - la stratégie en Syrie est aujourd'hui passée entre les mains de Rex Tillerson et Sergueï Lavrov, qui ont été mandatés pour superviser le processus de désescalade d'Astana. En bref, le témoin a été transféré des généraux Mattis et McMaster à Tillerson - de la sphère de l'intervention militaire prioritaire à la primauté des négociations. Pour que ce soit clair, Trump a explicitement dit juste après l'attaque des Tomahawks américains « Nous n'allons pas en Syrie », impliquant que les frappes de missiles n'avaient été qu'une action isolée.

Deux mises en garde, toutefois : D'abord, l'action militaire menée par la Syrie (contre Daech et Al-Qaïda) ne s'arrêtera pas, et les cessez-le-feu ne vont probablement pas tenir longtemps. Et ensuite, les Britanniques, les Français - et quelques forces américaines - n'abandonneront pas leurs insertions tactiques d'obstacles sur la route d'Assad. Ces acteurs, avec la Turquie, continueront à jouer sur les deux côtés du conflit.

Qu'est ce qui a précipité ce changement ? Bien, comme souvent avec Trump, il semble que ce soit le contact personnel et l'alchimie des relations qui ont changé le cours des événements. L'ancien diplomate indien aujourd'hui commentateur politique MK Badrakhumar l'a succinctement exposé :

« La glace de la relation gelée entre la Russie et l'Amérique a été rompue », et cela ne peut venir que d'un changement de température. La conversation téléphonique entre les présidents Trump et Poutine de mardi peut être comparée à un dégel après un hiver inhabituellement long et rigoureux. Les comptes-rendus de la Maison-Blanche et du Kremlin sont tous deux positifs.

La Maison-Blanche a dit que la conversation avait été « très satisfaisante », et selon le Kremlin, elle était « professionnelle et constructive ». Le Secrétaire d'État Rex Tillerson s'est vu confier la tâche d'ajouter davantage d'éléments. Il a dit, « Bien, c'était un appel très constructif entre les deux présidents. Cela a été un appel très complet, avec beaucoup d'échanges détaillés. Nous allons voir où nous allons à partir de là. »

La Syrie a été le principal sujet de conversation. En résumé, l'engagement conjoint russo-américain en Syrie reprend. Les deux présidents se sont concentrés sur la « future coordination des actions russes et américaines » en Syrie. Les deux pays vont chercher des moyens de « stabiliser le cessez-le-feu et le rendre durable et contrôlable », dit le rapport du Kremlin. Cela suggère que les deux armées coopèrent.

Le compte-rendu du Kremlin ajoute, « Le but est de créer des pré-conditions au lancement d'un vrai processus de paix en Syrie ».

L'idée d'inscrire les anciennes idées de « zones de sécurité » (safe zones) dans le cadre de la désescalade, venait, je crois, de Tillerson, mais c'est Poutine qui a saisi l'opportunité d'en faire une structure politique - et d'inviter les Américains à s'y joindre.

Quels sont les buts du plan de désescalade ? Ils sont d'enfermer les djihadistes dans quatre zones closes ; de séparer, quand c'est possible, Al-Qaïda et Daech du déjà divisé Ahrar al-Cham (et de rediriger ces derniers contre les précédents) ; de re-stimuler le processus de réconciliation ; et de libérer l'armée syrienne.

L'armée syrienne libérée, renforcée par des forces armées terrestres russes, se tourne désormais vers la zone désertique de l'est de la Syrie. Le centre de l'attention, ici, n'est pas tant Raqqa per se, mais le besoin de normaliser l'État syrien. Il a besoin de ressources. Il ne peut pas éternellement compter sur la Russie et l'Iran pour le financer : la Syrie soit regagner ses champs de gaz et de pétrole, et ses frontières avec l'Irak, pour que son commerce avec l'Irak - son ancien principal client - puisse reprendre. Le gouvernement irakien et les Unités de mobilisation populaire irakiennes (Hachd al-Chaabi, les milices armées chiites d'Irak) travaillent avec Damas pour rouvrir les voies de communication entre les deux pays, chacun à partir de son côté de la frontière.

Comment tout cela peut-il marcher dans le contexte régional ? D'abord, la Russie a invité la Turquie et l'Iran à travailler comme garants de l'accord de désescalade, avec la Russie et la Maison-Blanche en tant que coordinatrices principales. L'Iran (quelles que soient les objections rageuses de l'opposition 'syrienne' au rôle de garant de l'Iran) et la Turquie sont essentiels à ce plan politique.

Comment est-on arrivés à cela ? Bien, Poutine semble avoir utilisé des dons de prestidigitation sur Erdogan à Sotchi (peut-être qu'une première livraison de conduites de gaz destinées au Turkish Stream avait quelque chose à voir avec 'l'arrangement' de Sotchi). Et peut-être, aussi, que la menace américaine d'armer les Unités de protection du peuple kurde (YPG) était destinée à garantir l'adhésion d'Erdogan au plan de désescalade - nous verrons.

L'étape suivante est de concrétiser ce plan sur le terrain (de définir avec netteté les zones de désescalade). Nul doute que des tentatives d'écarter l'Iran du processus de désescalade interviendront, comme le président Assad l'a prédit, par la faute d'acteurs qui feront tout leur possible pour saboter les chances de succès du plan.

Quant à l'Arabie Saoudite et aux États du Golfe, il semble possible que Mohammed ben Salmane fasse partie de ceux dont Roger Stone a dit qu'ils lisent de travers la psychologie de Trump, quand, le 2 mai dernier, il a choisi de hausser le ton - en promettant de porter « la guerre » contre l'Iran en territoire iranien - avant la visite de Trump au royaume.

Je comprends que Washington reconnaisse l'importance du rôle iranien dans les négociations d'Astana (mises à part ses aides aussi bien militaire qu'en autres ressources, l'Iran a une influence considérable sur Damas). Il semble que les USA soient prêts à juger l'Iran sur ses actions dans ce contexte et à laisser de côté leur animosité, au moins pour le moment. On m'a dit (mais ce n'est pas confirmé) que l'ordre de renonciation à un renouvellement des sanctions secondaires contre l'Iran a déjà été signé par Trump. Ben Salmane peut avoir imaginé qu'il avait gagné le président Trump à sa cause lors de leur rencontre dans le Bureau ovale, mais comme le note Stone, c'est souvent le cas - croire que Trump s'est laissé manipuler pour ensuite découvrir qu'il n'en a rien été.

Donc, il semble que Trump ait changé : de la projection d'une narrative d'« Amérique forte » à l'utilisation de cette même narrative dans un but de paix. Pendant ce temps, à Oslo, des représentants des USA se sont discrètement réunis avec leurs homologues nord-coréens pour parler de désescalade.

Alastair Crooke est un ex-diplomate britannique, ex-officiel du MI6, expert de l'islamisme et fondateur-directeur du Conflicts Forum.

Traduction Entelekheia

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