17/05/2017 9 min entelekheia.fr #128889

Décompositions et recompositions

par Jacques Sapir
Source : Russeurope.hypothèses.org

C'est peu dire que d'affirmer que l'élection présidentielle qui vient de se dérouler a engendrée une recomposition profonde du spectre politique. Les résultats du 1 er tour de cette élection en témoignent : nous serions ainsi, selon certains, entrés dans une période de quadripartisme. Mais, les règles du système électoral français risquent de mettre un terme rapide aux ambitions des uns ou au contraire de conforter les espoirs des autres. De fait, cette recomposition a aussi pour parallèle le processus de décomposition que connaissent de nombreuses formations politiques. Je recevais, dans le cadre des « Chroniques de Jacques Sapir » sur Radio-Sputnik, Alexandre Devecchio et Jacques Nikonoff pour débattre de ces questions (1). On peut réécouter le débat ici. Mais, ce débat a fait émerger des questions intéressantes.

Nul ne peut contester ce double mouvement de décomposition et de recomposition qui frappe diverses formations politiques. Ce double mouvement affecte tous les partis. C'est l'une des caractéristiques les plus importantes de la situation actuelle.

Recompositions à gauche

L'un des aspects les plus frappants et les plus spectaculaires en est l'acte de décès du Parti Socialiste tel qu'il était né à Epinay, en 1971. Ce parti a connu le même sort que la défunte SFIO, et il ne survivra pas à cette catastrophe industrielle que fut la candidature de Benoît Hamon. On voit d'ailleurs que certains de ses membres éminents, ceux que l'on qualifiait de « caciques » ou « d'éléphants » ont rejoint le parti créé par Emmanuel Macron. C'est le cas avec Le Drian, sans doute avec Le Foll, Marisol Touraine et Myriam El Khomri. De fait, c'est aussi le cas avec Valls, qui, tout en n'ayant pas l'investiture explicite de La république En Marche, car tel est le nom du parti du président, n'aura pas d'adversaire issu de cette formation face à lui dans sa circonscription. Certes, d'autres caciques vont tenter de faire perdurer l'organisation, quitte à la faire évoluer. C'est l'ambition de deux projets concurrents, celui de Martine Aubry et celui de Benoît Hamon qui, l'un et l'autre, ont annoncé la création d'organisations parallèles au P « S », organisation dont on comprend bien qu'elles ont pour objectif de leur permettre de récupérer ce qui subsiste de l'appareil « socialiste ». Réussiront-ils dans leurs entreprises de captation d'héritage, cela reste à vérifier...

Cela fait l'affaire de la « France Insoumise » de Jean-Luc Mélenchon, qui peut espérer récupérer des morceaux importants de l'ancien Parti Socialiste. La transformation de la « France Insoumise » d'un mouvement en un véritable parti est l'un des enjeux importants de la campagne des législatives qui va s'ouvrir dès le 19 mai. Mais il se heurte à la volonté frénétique des dirigeants du PCF de faire survivre un appareil en état de mort clinique. Ces dirigeants vont chercher à masquer la défense de l'appareil derrière des arguments de positionnement politique. Déjà, ils instruisent un procès en populisme à Jean-Luc Mélenchon. Mais, gageons que s'ils y retrouvaient leurs intérêts d'appareil, ces critiques seraient rapidement mises sous le boisseau. On l'a déjà dit, le PCF est un « parti Zombi », un astre mort. Mais, il conserve une capacité de nuisance certaine.

Recompositions à droite

Les « Républicains », quant à eux, ne sont pas loin de connaître le même sort. De fait, on constate aujourd'hui que la seule chose qui permettait à ce cartel électoral pompeusement appelé « parti » de survivre était sa proximité au pouvoir, ou l'espérance d'y accéder de manière rapide. Après la défaite de François Fillon, les différentes familles de l'ex-UMP sont en train de retrouver progressivement leur indépendance. Cela se traduit par l'affrontement feutré entre les proches d'Alain Juppé et les tenants d'une ligne plus conforme à la tradition de l'UNR-UDR des années 1960 à 1980, rassemblés autour de Laurent Wauquiez. On voit que le courant des « centristes » de l'ex-UMP se reconstitue aussi. Ce courant est l'une des cibles d'Emmanuel Macron, qui fera certainement des concessions pour tenter d'attirer à lui des proches d'Alain Juppé. On retrouve ici la vieille opposition entre la « droite orléaniste » et la « droite bonapartiste ». La tentative d'union de ces deux courants de la droite française ne résistera manifestement pas au processus actuel.

Car, la recomposition, elle est à l'oeuvre dans la tentative par Emmanuel Macron, le nouveau Président de constituer l'équivalent d'un « parti démocrate » à la française. Seul le temps pourra nous dire si l'implantation de cette structure politique importée des Etats-Unis a la moindre chance de survivre dans la culture politique française. Car, même s'il obtient la majorité absolue des députés à l'issu du second tour des élections législatives, il lui faudra souder l'assemblage hétéroclite qu'il aura constitué.

Le Front National dans la tempête

Enfin, il y a le cas du Front National. La défaite subie lors du 2 ème tour de l'élection présidentielle, mais surtout ce que la dernière semaine de campagne a révélé, impose le changement. Ce dernier sera-t-il de façade, se contentera-t-on de changer de nom sans changer les habitudes et les pratiques, ou bien s'engagera-t-on vers une mutation plus profonde, qui ferait évoluer ce parti vers un parti populiste, rompant les dernières amarres avec l'extrême-droite traditionnelle ?

On voit bien que les manoeuvres ont commencé. Marion Marechal le Pen s'est retirée, provisoirement on peut le penser, de la vie politique ; Gilbert Collard ne veut plus entendre parler de la question de l'Euro (2), alors que Florian Philippot a dit qu'il était prêt à quitter le Front National si ce dernier abandonnait la question de la souveraineté monétaire. De fait, la rupture de la dynamique qui portait la candidature de Marine le Pen, créditée de 38% au soir du 1 er tour, puis donné entre 40% et 42% quelques jours après, semble bien liée aux tergiversations et aux retournements qu'elle s'est crue obligée de faire et sur la question de la retraite et sur la question de l'Euro. Ces questions n'avaient nullement empêché la dynamique qui s'était initialement manifestée. Elle a, de ce fait, brouillé le message que sa candidature envoyait jusqu'alors. Elle a de plus détruit son image par sa prestation au débat du 3 mai.

Très clairement, Marine le Pen n'évitera pas une analyse sans complaisance, tant sur ses prises de positions et ses changements de dernière minute que sur le mode de fonctionnement de son mouvement qui a fait preuve d'un très grand amateurisme dans la gestion de la campagne présidentielle. Si cette analyse n'est pas de pure forme, si elle apporte des réponses aux questions que se posent une grande partie des personnes qui pouvaient se retrouver dans les thèmes de sa campagne, elle peut espérer rebondir. Mais elle devra le faire vite, ou le FN s'étiolera et subira un nouvel échec aux élections législatives. Il s'engagerait alors dans une logique déclinante.

Quand Macron vote identitaire

Dans cette forme de décomposition et de recomposition, la droite traditionnelle, celle du Figaro, joue son propre jeu. Elle pousse à l'éclatement du FN, et on le voit avec la tribune d'Eric Zemmour (3). On devine l'immense joie devant la déconfiture de la candidate du Front National, sommée de retourner à ses « fondamentaux » identitaires et d'abandonner ce qui pouvait effrayer le bourgeois, c'est à dire la question sociale, celle de la mondialisation et celle de l'Euro.

Le point est effectivement significatif. Alexandre Devecchio, dans l'émission, parlait d'un souverainisme social et d'un souverainisme identitaire. Ce n'est pas faux, même si c'est incomplet. Il faudrait y ajouter un souverainisme de liberté, qui voit dans la souveraineté de la nation la garantie de la liberté politique du peuple. On comprend pourquoi certains mettent l'accent sur la question identitaire, au détriment des deux autres. Cela permet d'évacuer ce que la notion de souveraineté contient de réellement critique vis-à-vis du système. Car, ce souverainisme identitaire n'est nullement incompatible avec l'ordre des choses tel qu'il existe, avec l'Union européenne, avec le néo-libéralisme. Par contre, le souverainisme social et le souverainisme de liberté, celui qui comprend que la démocratie n'est vivante que dans un cadre politique souverain portent en eux une critique radicale de ce même ordre des choses.

Dès lors, on voit bien le jeu conservateur se révéler, tant idéologiquement que politiquement. Un Eric Zemmour s'y complaît. Il est tellement facile d'éructer sur le « grand remplacement », un verre à la main, depuis le comptoir vernis d'un bar de grand hôtel. Mais, ce n'est pas cela qui répondra aux problèmes des ouvriers licenciés à la suite de la délocalisation de leur usine, ou de la faillite de cette dernière en raison de l'effet du taux de change fixé par l'euro. Dans ces grandes manoeuvres qui s'annoncent pour le dépeçage du FN, certains rêvent de le voir revenir à la position de supplétif de la droite traditionnelle, ce qui est d'ailleurs exactement le rêve de Macron qui lui espère qu'un FN retourné à sa ligne identitaire stérilisera une partie des voix de la droite, lui laissant politiquement le champ libre pour mener à bien sa propre recomposition.

Car, Macron a besoin d'un FN qui devienne sa propre caricature pour donner de la crédibilité au piège dans lequel il a déjà pris une fois les français. Les européistes ne peuvent que souhaiter une telle évolution qui entraînerait la pérennisation de la coupure radicale entre les souverainistes. Car, ce qu'ils craignent par dessus tout, ces messieurs représentant moins d'un quart des français, c'est que la moitié de ces derniers qui a voté souverainiste ne prennent conscience du fait qu'elle est la majorité.

1 fr.sputniknews.com

2 bfmtv.com

3 lefigaro.fr

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