« La rivière c'est la vie ! »: une photographe chez les Araweté au Brésil

19/04/2017 12 min tlaxcala-int.org #127719

David Hill

Alice Kohler partage ses photos et ses pensées sur son séjour dans le bassin du rio Xingu, en Amazonie brésilienne.

Un enfant Araweté. Photo Alice Kohler

Alice Kohler est une photographe brésilienne qui a visité plus de 20 pays au cours de sa carrière. Au Brésil, en particulier, elle a voyagé dans certains des endroits les plus isolés du bassin amazonien, et a passé du temps avec de nombreux peuples indigènes du pays, dont les Araweté, les Asurini, les Guarani, les Kamaiura, les Karajá, les Kayapo, les Kuikuro, les Parakanã, les Pareci, les Xavante et les Yawalapiti.

Une exposition de ses photographies des Araweté ouvre aujourd'hui à Cusco, au Pérou, pays voisin, dans une galerie nouvellement ouverte, avec pour thème l'Amazonie, et dirigée par l'organisation péruvienne Xapiri. Alice Kohler et Xapiri organisent cette exposition en raison des impacts du barrage de Belo Monte - l'un des barrages les plus connus du monde en raison de l'opposition qu'il a générée - sur les Araweté et sur beaucoup d'autres êtres vivants ; mais aussi en raison des projets d'une compagnie canadienne, Belo Sun Mining, qui cherche à développer ce qui deviendrait la plus grande mine d'or à ciel ouvert du Brésil.

Les Araweté, qui vivent dans le basin du Xingu, dans l'état du Pará, ont établi un "contact" régulier à la fin des années 70, après que leur terre ait été coupée et traversée par une partie de la route dite Transamazonienne (une partie du BR-230), financée, entre autres, par la Banque Mondiale, et la banque interaméricaine de développement. Ce qui a immédiatement entrainé ce que l'anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro a appelé, dans une ethnographie publiée en 1986, "une catastrophe démographique", provoquant la mort d'un tiers d'entre eux. Aujourd'hui, leur population dépasse celle d'avant le "contact", mais Alice Kohler - et d'autres - affirment que les Araweté subissent actuellement un "ethnocide".

Alice Kohler partage ici 10 de ses photographies :

Des enfants en train de jouer dans la rivière Ipixuna, dans un village Araweté appelé Juruanty. Photographie : Alice Kohler

1. "Lorsque nous arrivons au village, la première chose que nous voyons sont les enfants en train de jouer dans la rivière", explique Alice. "Ils jouent toute la journée, [tandis que les adultes] pêchent, chassent, nettoient des vêtements et des ustensiles, se baignent, et rendent visite à d'autres villages ; il en existe six. Tout [se passe] à la rivière... La rivière c'est la vie ! C'est leur route ! Et elle est merveilleuse : des eaux chaudes, propres, particulièrement [ici à Juruanty] en raison du méandre de la rivière Ipixina, qui la rend plus calme que la rivière Xingu".

Un Araweté en train de porter un sac plein de maïs. Photo Alice Kohler

2. Cette homme Araweté rapporte du maïs dans son village afin de préparer une fête. Les shorts et les t-shirts sont populaires, explique Alice Kohler, parce qu'ils protègent des piqures de moustiques.

"Ce chemin relie le village à un jardin commun et à un endroit spécial où ils stockent le maïs", explique-t-elle. "Ce stockage, je ne l'ai vu que chez les Araweté. C'est très spécial ! Ils se rendent toujours là-bas en groupe, parfois seulement les femmes, parfois des couples ou des familles entières. En l'occurrence, toute la famille préparait la fête. Ces sacs sont assez communs. Ils les font rapidement et facilement - normalement, ce sont les femmes qui les font. C'est magnifique à voir".

Trois femmes Araweté et un enfant. Photo Alice Kohler

3. Alice Kohler explique que les Araweté font ces vêtements eux-mêmes, à l'aide de coton qu'ils cultivent et tissent, et de graines d'achiote pour la teinture rouge. L'achiote, ajoute-t-elle, possède de nombreux usages - pas seulement pour les vêtements, mais aussi dans le domaine du cosmétique.

"Ils aiment l'utiliser, tout le temps. C'est un bon répulsif anti-moustique, mais ils l'utilisent aussi en ornement. Pour les fêtes et les rituels, on utilise beaucoup d'achiote. Il y a beaucoup d'arbres autour des villages".

Un jeune Araweté en train de porter des bananes plantain. Photo Alice Kohler

4. Alice Kohler a visité beaucoup de jardins Araweté où ils font pousser du manioc, du maïs, du coton, des patates douces, des roucouyers et des ananas, entre autres ; quand ils se rendent en forêt, ils collectent de l'açaï (euterpe, palmier pinot), d'autres fruits et du miel. Selon l'anthropologue Viveiros de Castro, les Araweté peuvent distinguer plus de 45 types de miel.

"La nourriture la plus importante, c'est la farine de manioc, le porc, ou d'autres viandes de chasse", explique Alice. "Ils aiment en particulier le 'jabuti' - la tortue - et mangent aussi beaucoup de poissons. Ils produisent une boisson fermentée à partir de maïs appelée 'cauim' pour leurs fêtes - fermentée par les femmes qui le mâchent et le recrachent dans un pot !".

Des femmes Araweté qui se rendent à un jardin de patates douces. Photographie : Alice Kohler

5. "Dans la culture Araweté, lorsque quelqu'un commence à faire quelque chose au village, cela sera pour toute la communauté, donc tout le monde suit et aide", explique Alice. "Ce jour-là, les femmes avaient décidé de se rendre ensembles à un jardin pour collecter des patates douces, et m'ont invitée. Mon frère était là aussi, mais elles ne l'ont pas invité. Seulement les femmes !".

Une famille Araweté en train de griller du poisson au village de Juruanty, un soir. Photographie : Alice Kohler

6. Alice Kohler a rendu visite aux Araweté pour la première fois en 2009, après avoir rencontré un groupe d'hommes de la tribu quatre ans auparavant à Altamira durant les jeux mondiaux des peuples autochtones, où elle travaillait bénévolement pour le gouvernement.

"L'enseignant d'un des villages m'a contacté après l'évènement, me demandant de l'aide pour des petits projets tel que l'organisation de donations afin d'obtenir des produits hygiéniques, comme le dentifrice", explique-t-elle. "J'ai donc commencé à me joindre à eux pour ces projets, et finalement, en 2009, je leur ai rendu visite".

Des femmes Araweté et des enfants en train de manger dans une maison de 'ribeirinho' (pêcheur). Photographie : Alice Kohler

7. "J'étais avec un médecin - Aldo Lo Curto - au moment de cette prise de vue", explique Alice. "Ce groupe [Araweté] venait de se rendre à un endroit où vivaient des pêcheurs locaux - des ribeirinhos. C'était un dimanche, et les Araweté avaient décidé de jouer au football sur les terres des blancs d'à côté. Les ribeirinhos, en tant que voisins, voulaient être aimables. C'était un moment incroyable. Les Araweté sont entrés dans leurs maisons, se sont assis à table et ont demandé de la nourriture. Tout cela était nouveau pour eux".

Des femmes Araweté et des enfants touchés par la grippe. Photographie : Alice Kohler

8. Alice Kohler explique que la Fondation nationale de l'Indien (FUNAI) du gouvernement fournissait auparavant des remèdes pour les maladies et les pathologies, mais que désormais, le département de la santé des peuples autochtones (SESAI), affilié au ministère de la santé, a interdit ces remèdes et introduit "la médecine des grands laboratoires".

"Au moment de cette photo, ils étaient très touchés par la grippe, et les femmes soignaient leurs enfants avec du sirop naturel de cumaru ", explique Alice. "Ils ont toujours leurs chamans traditionnels, mais maintenant ils pensent que la nouvelle « médecine des peuples blancs » est supérieure à la leur, bien qu'ils aient leurs plantes médicinales naturelles. Ainsi, leur savoir traditionnel se voit rapidement perdu ou dilué".

Un Araweté du village d'Ipixuna. Photographie : Alice Kohler

9. Alice Kohler explique que le barrage de Belo Monte, bien que situé environ 200 kilomètres plus bas, détruit le mode de vie des Araweté et qu'ils subissent actuellement un ethnocide. Dans le cadre d'un soi-disant "plan d'urgence", la compagnie brésilienne qui dirige le projet, Norte Energia, leur a donné des bateaux et du carburant, ainsi qu'une dotation mensuelle. Selon Alice Kohler, cet argent a entrainé un conflit social qui a obligé les villages à se séparer. Il a aussi incité les Araweté à moins faire pousser de nourriture et à adopter un nouveau régime - qui comprend du sucre, des sodas et des biscuits bon marché - qui leur donne du diabète. Les nouveaux bateaux leur permettent de se rendre plus rapidement à Altamira, et plus souvent, mais ils facilitent également la contraction de maladies.

"Voilà ce que leur fait le progrès", explique-t-elle. "L'argent de Belo Monte les tue à petit feu".

Qu'entend-elle par ethnocide ? Elle explique qu'ils "perdent leur culture - leur nourriture, leur langage, leurs traditions". "Bien sûr, tout le monde change, mais ce changement se produit si vite que les indigènes eux-mêmes n'ont pas le temps de comprendre ce qui leur arrive, et ainsi, ils ne parviennent plus à contrôler leur futur. Ils doivent être les seuls à décider de s'ils veulent garder leur culture ou non !".

L'opinion d'Alice est partagée par d'autres, dont le procureur fédéral Thais Santi, à Altamira, qui affirme que Belo Monte est en train d'ethnocider de nombreux peuples indigènes de la région, et que le "plan d'urgence" est une stratégie délibérée de Norte Energia afin de faire taire l'opposition contre le barrage. Le bureau du procureur fédéral accuse la compagnie ainsi que deux institutions de l'État brésilien, dont la FUNAI, de commettre des "actes d'ethnocide" contre neuf peuples indigènes, dont les Araweté.

"Cet [ethnocide] est la thèse du procureur Thais", rapporte Carolina Reis, de l'ONG brésilienne Instituto Socioambiental (ISA), au Guardian. "C'est très juste".

Contacté pour répondre à ces accusations d'ethnocide, Norte Energia a déclaré qu'elles étaient "déraisonnables", "inappropriées", et basées sur "une posture idéologique évidente". La compagnie a affirmé au Guardian qu'une de ses "principales priorités est de s'assurer que ces villages [indigènes] préservent leurs traditions" à travers un "projet environnemental basique, avec une composante indigène", qu'elle a dépensé plus de 390 millions dans 34 villages, qu'elle a construit des maisons, qu'elle construit des écoles et des "unités de soin" et que la principale raison derrière l'action en justice du procureur était le "plan d'urgence" qui "est la responsabilité de la FUNAI".

"Contrairement à ce que [les procureurs fédéraux] racontent, les villages sont l'objets de travaux et de services sur plusieurs fronts afin d'assurer la sécurité territoriale, environnementale, alimentaire et culturelle de 9 races sur 11 territoires indigènes", affirme Norte Energia.

Une Araweté le long de la rivière Ipixuna. Photographie : Alice Kohler

10. "Les papillons de la région sont nombreux et viennent se nourrir du sel de sable", explique Alice Kohler. "Cette femme jouait avec les papillons... elle était si heureuse, comme la plupart des Araweté lorsqu'ils sont en équilibre avec leur environnement".

Alice Kohler est très préoccupée, aujourd'hui, par les opérations proposées par Belo Sun Mining. Le projet Volta Grande, ainsi qu'il est appelé, est situé en aval des Araweté et risque d'impacter directement d'autres peuples indigènes, en plus de nuire aux Araweté, selon elle.

Alice explique que des organisations comme ISA et Xingu Vivo soutiennent les Areweté concernant Belo Sun, et qu'elle "leur a parlé à de nombreuses reprises et depuis des années, mais qu'ils ne réalisent pas à quel point cela sera dangereux pour leur futur. Il est très difficile pour eux de comprendre les implications potentielles de tout ceci parce qu'ils vivent leurs vies à un rythme très différent. Je suis à nouveau invitée à leur rendre visite, en mai, j'essaierai de leur en parler à ce moment-là".

La FUNAI n'a pas répondu à notre demande de commentaire.

David Hill

Alice Kohler chez les Araweté. Photographie : Alice Kohler

Traduction : Nicolas Casaux

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