La dystopie du g(r)affeur (1/2) : Banksy et le Walled Off Hotel de Bethléem

17/03/2017 9 min cpa.hypotheses.org  apartheid occupation  Banksy 126373

Capture d'écran du compte Instagram de Banksy.

Un hôtel hors norme vient d'ouvrir à Bethléem. Il est l'oeuvre d'un célèbre « artiviste », un Britannique qui, sous le pseudonyme de Banksy, multiplie les provocations graphiques dans le monde. Après un premier voyage en Palestine, en 2009, où il était intervenu à neuf reprises sur le mur érigé par les Israéliens « pour se protéger des terroristes » (avec en particulier un très célèbre dessin d'une petite fille fouillant au corps un soldat des forces d'occupation : voir ci-dessous), puis un second - clandestin cette fois - à Gaza (où il a laissé un ironique chat jouant au milieu des ruines : voir plus bas), Banksy, accompagné du Palestinien Sami Musa et de la Canadienne Dominique Pétrin, a donc financé et décoré à Bethléem un véritable hôtel, avec vue imprenable sur le « mur de séparation » pour un prix oscillant entre 265 (chambre particulière) à 30 dollars (dortoir réalisé avec les surplus militaires israéliens), pour ne rien dire de la Suite présidentielle à 965 dollars. Deux jours après la soirée d'ouverture du Walled Off (dont le nom est bien entendu une allusion sarcastique à la chaîne de luxe Waldorf), avec un petit message d'Elton John via Skype, Rula Muaayaa, ministre du Tourisme et des Monuments historiques (ce qui se traduit par « vestiges » en arabe !) de l'Autorité palestinienne, a procédé, le 5 mars, à l'inauguration officielle.

A l'image de la réaction des officiels palestiniens, ce nouveau « coup » (pour parler comme Le Monde) a été abondamment relayé par la presse internationale en des termes presque toujours élogieux (mais en veillant à ce que les points de vue soient « équilibrés » comme il est de rigueur sur la question israélo-palestinienne). Justement, et parce qu'ils ont été le plus souvent relégués dans les seuls sites militants, je me propose d'exposer dans ce billet (coupé en deux car il est un peu trop long) quelques-uns des arguments de ceux qui se sont livrés à une lecture critique de ce projet quelque peu « dystopique ». Pour être tout à fait juste, ces réactions sont très très minoritaires, y compris dans la presse en arabe. Celle-ci, quand elle ne se contente pas de donner la version traduite de ce que diffusent les agences dans toutes les langues du monde, a en effet presque toujours fait l'éloge de cette « mise en scène courageuse qui s'en prend aux fanatiques » (Huffington Post en arabe). Dans le quotidien Al-Quds al-arabi (littéralement « Jérusalem arabe » mais devenu, depuis son rachat, « Jérusalem version qatarie »), un éditorialiste commente à son tour, en des termes très positifs, cette initiative. Mais il ne lui échappe pas non plus que les jusqu'aux-boutistes ne verront dans ces œuvres (et en particulier une bataille de polochon sur laquelle on reviendra la prochaine fois) qu'une très répréhensible manière de se réconcilier avec l'État israélien voisin. Bien évidemment, poursuit-il, les militants acharnés de la mumâna'a - comprendre, dans le vocabulaire actuel, essentiellement le Hezbollah et ceux qui pensent comme lui - seront incapables d'apprécier l'ironie de Banksy, et encore moins d'en sourire a-t-on envie d'ajouter à sa place. Dernier argument en faveur de l'initiative de l'artiviste britannique (que l'on trouve dans cet article du site Maannews par exemple) : l'ouverture de cet hôtel dans la ville de Bethléem, tellement en mal de touristes, ne peut qu'améliorer la situation économique locale, tout en contribuant à faire reconnaître internationalement la cause palestinienne, grâce aux visiteurs qui ne manqueront d'affluer pour visiter ce haut lieu de l'art contemporain.

Sur le site Middle East Eye, une contribution de la journaliste free lance Sheren Khalel, manifestement résidente sur place au vu de ses récentes publications, rassemble une bonne partie des critiques qui ont été adressés à Banksy and Co. À commencer par le manque de transparence de ce projet. Bien qu'il ait été mené durant plus d'une année, dans une zone particulièrement sensible puisqu'elle se situe à quelques mètres de l'ultra-surveillée barrière de béton, le projet s'est poursuivi dans le plus grand secret. Pas plus dans les réseaux artistiques internationaux qu'au sein de la population palestinienne locale (où a pourtant été recruté le directeur de l'hôtel) on n'en avait entendu parler avant qu'il soit annoncé au public en grande fanfare médiatique. Quiconque connaît un peu la situation sur place sait pourtant que c'est tout bonnement impossible, car rien de ce qui se passe ne peut échapper à la puissance occupante, et à ceux qui collaborent sur place avec elle, officiellement ou non. Comme le note Sheren Khalel dans son article, on ne peut aussi que s'étonner de constater que le Walled Off a reçu les permis nécessaires aux travaux de rénovation, quand seulement 1,5 % des demandes en ce sens sont exaucés. Toujours selon la journaliste installée en Palestine, le manque de clarté concerne également les aspects financiers du projet. Certes, le site internet de l'hôtel affirme que l'artiste, qui a financé l'opération, ne touchera rien sur les éventuels bénéfices, qui seront investis dans des projets de développement locaux. Mais on n'en sait pas plus, alors que certains s'étonnent sur place de voir que les salaires versés aux employés sont trois à quatre fois supérieurs à la moyenne locale... De fait, rien dans les médias n'éclaire les conditions dans lesquelles cette opération a pu être menée, et quels sont les termes de l'accord avec le gestionnaire local...

Au-delà de ces premières interrogations, les véritables réticences locales sont nées de la lecture du panneau qui, à l'entrée du bâtiment, énonce en trois langues (anglais, arabe et hébreu) le contexte propre à cet établissement. Après avoir félicité les éventuels visiteurs de leur arrivée (You made it!), une instance - autorité anonyme que l'on ne saurait exactement superposer à celle de l'artiste qui se fait appeler Banksy mais que l'on peine à définir plus précisément ainsi que ce qui l'autorise à parler - explique qu'il faut bien se garder, en dépit des apparences quand on arrive en un lieu aussi spectaculairement répressif, de prendre parti car « le mur est un mensonge ». En effet, il « vend l'idée » (« vendre » est un bien curieux terme, je trouve...) que les personnes qui vivent en cet endroit du monde sont divisées, alors qu'il n'en est rien. Certes, la plupart des Palestiniens sont défavorisés par rapport à leurs voisins israéliens, mais nombre de ces derniers sont opposés à ces traitements cruels, quand d'autres sont « profondément inquiets pour leur sécurité », ce qui, doit-on en déduire, justifie l'édification de la « barrière de sécurité ».

Now might seem a good time to pick a side - except don't. The Wall is a lie. It sells the idea there is a simple divide between the people here, but there isn't. Most Palestinians live in great disadvantage to their neighbors. Many Israelis are opposed to the cruelties inflicted by the wall, but other Israelis are deeply fearful for their security.

Alors qu'elles sont partout présentes dans les discours habituels de Banksy, tout porte à croire qu'il n'y a, dans cette déclaration, nulle trace d'ironie. En accord avec le ton général de l'œuvre, dénonciation grinçante des pratiques sécuritaires nées de l'apartheid israélien, le sens du projet mené à travers l'ouverture du Walled Off serait donc délivré dans ces quelques lignes, vides de tout sarcasme pour une fois. Néanmoins, s'il peut être éventuellement partagé par le « touriste » de passage, militant curieux ou curieux militant, qui décide de pousser la porte de l'établissement, le caractère « mensonger » du mur, « fausse barrière » séparant deux peuples prêts à discuter de la paix à venir, est bien entendu beaucoup moins évident pour les Palestiniens qui résident sur place (ou qui sont empêchés d'y venir, parce qu'ils n'ont pas les bons documents de voyage).

Toujours sur le site de l'hôtel, on trouve à la rubrique « Questions » différents textes qui évoquent, avec humour mais sans ironie là encore, différents points considérés comme importants pour les éventuels visiteurs, tels que les questions de sécurité ou encore le caractère éventuellement antisémite du projet (lequel est, bien entendu, catégoriquement réfuté, en précisant que les « jeunes Israéliens » sont particulièrement bienvenus »). Comme l'expriment Jaclynn Ashly et Reem Alqam, deux autres journalistes locales qui ont écrit un autre article critique sur l'initiative de Banksy à Bethléem, nombre de Palestiniens engagés ne peuvent faire autrement que de penser que cette présentation des faits, et l'invitation au dialogue qui l'accompagne, constituent en définitive une forme de soutien à la normalisation. Prétendre établir un dialogue sous cette forme, c'est aussi prétendre que la plupart des gens veulent la paix et que celle-ci est rendue impossible à cause de la présence, d'un côté comme de l'autre, de quelques excités des deux côtés. Mais c'est aussi oublier, comme le rappellent les deux journalistes, que les sondages les plus récents estiment que 62 % des Israéliens sont pour la colonisation...

Dans ce contexte, il est étonnant qu'un artiste aussi sensible aux questions politiques que peut l'être Banksy ne perçoive pas que la seule idée d'un dialogue, sur de telles bases, est parfaitement inacceptable pour nombre des personnes dont il endosse le combat. Comme le rappelle, toujours dans le même article, Diana Buttu, une juriste palestino-canadienne : « On ne peut pas affirmer qu'il est facile pour les Palestiniens et les Israéliens de se réunir et de se tenir par la main en chantant. C'est un apartheid d'État et une colonisation par le sol (This is a state system of apartheid and settler-colonialism). Tant qu'Israël ne reconnaîtra pas cela, ça ne sert à rien d'avoir ces prétendues rencontres et autres dialogues. »

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Yves Gonzalez-Quijano

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